vendredi 26 juillet 2013

Le Hezbollah : résistants ou terroristes ?


Lorsque Jean Moulin avait été arrêté par la Gestapo en 1943, peu après avoir réussi à unifier les mouvements de la résistance française, c’est en terroriste qu’il fut traité par ceux qui jugèrent que la France y gagnerait beaucoup en collaborant avec le nazisme. En revanche, Klaus Barbie, à l’époque chef de la section IV du KDS de Lyon, surnommé « le boucher de Lyon », état alors perçu comme un traqueur de terroristes digne des plus grands éloges. Il faudra attendre Nuremberg pour que justice soit faite et les véritables rôles reconstitués.



Cette rétrospective montre déjà bien, d’une part, comment les réalités peuvent être inversées en temps de guerre et la façon extrêmement ambivalente dont le terme « terroriste » peut être examiné. Autre exemple représentatif de cette époque. Nous savons tous que la personnalité emblématique des socialistes d’aujourd’hui est bel et bien François Mitterrand, Président sans conteste charismatique et brillant, admiré par Hollande. Or, l’opportunisme du défunt Président durant les années de l’Occupation était bien connu. D’une grande loyauté à l’égard de Vichy entre 1942 et 1943 pour qui il travaille en collaborant à sa revue, Mitterrand ne rejoint Londres qu’en fin 1943 parce que Maurice Pinault, un de ses collègues farouchement engagé dans les rafles antisémites, est démis de son poste par Laval. Fait étrange : Mitterrand cesse ses activités de collaborationniste en janvier 1943 pour aussitôt se rallier aux groupes de résistance, mais s’évertue à recevoir la francisque en avril. Qui était Mitterrand, se demande-t-on ? Un collabo ? Oui, à un moment donné, en tout cas. Un résistant ? Oui, à un moment donné, sans pour autant rompre définitivement avec Vichy. Il était donc aussi bien terroriste dans le sens nazi que dans le sens classique du terme. Je n’établis pas le parallèle pour entacher la mémoire de Mitterrand mais bien pour dégager le relativisme des notions arborées par l’Union Européenne et par notre pays en l’occurrence.

S’il faut un exemple plus récent venant d’un autre continent, je présume que le cas de Nelson Mandela et de son parti, l’ANC (Congrès national africain), est encore plus révélateur. Formellement, jusqu’en juillet 2008, l’ANC, donc Mandela en tant que son représentant, étaient inscrits dans la liste noire du terrorisme par les USA. Qui pourrait y songer aujourd’hui, au bout de cinq ans seulement !

Le traitement de la problématique libanaise est aussi relativiste qu’opportuniste, les deux facettes faisant toujours bon ménage. Le 22 juillet 2013, après moultes concertations les unes plus jésuites que les autres, les ministres des Affaires étrangères de l’Union Européenne ont inscrit la branche militaire du Hezbollah sur leur liste des organisations terroristes. « Un accord a été trouvé pour y inscrire le Hezbollah », peut-on lire dans l’article d’André Valmy posté sur le site du Réseau Voltaire, qui reprend la déclaration d’un diplomate de l’UE. Cette phrase qui semble a priori anodine sous-entend en fait la nature absolument artificielle du classement opéré. Quand Israël envahissait le Liban en 1982, les Libanais auraient peut-être dû s’estimer heureux et se laisser faire sans piper mot. Idem en 2006, lors de ce qu’on a appelé la guerre de 33 jours quand les Israéliens avaient essayé de s’emparer d’une bande de terrain libanais dans l’extrême-sud et dans le Sud-est du Liban. Actuellement, le grand péché du Hezbollah consiste à soutenir manu militari l’armée gouvernementale syrienne, même si ce facteur déterminant n’a jamais été affiché par les diplomates interrogés. Enfin, le hasard n’existant pas en politique, il faut bien reconnaître que les derniers agissements du mouvement en question – en dehors de son implication dans le conflit syrien – n’ont rien d’extraordinaire.

Alain Chouet, ancien haut-responsable de la DGSE, spécialiste du Moyen-Orient, a bien voulu éclairer notre lanterne en livrant sa vision de cette nouvelle mesure qui a été adoptée par l’UE contre le Hezbollah.

LVdlR. Comment expliquez-vous le fait que l’UE se soit finalement décidée à inscrire le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes quitte à rompre toute relation diplomatique avec le Liban ?

Alain Chouet. Le Liban, peut-être pas … Moi je ne me l’explique pas, c’est aux diplomates de l’UE qu’il faudrait le demander. Le problème, c’est que j’ai du mal à cerner le cheminement des choses. D’abord, c’est l’organisation militaire du Hezbollah que l’UE classe dans la liste des mouvements terroristes, alors que le Hezbollah est un mouvement politico-militaire dont les deux hypostases sont si étroitement imbriquées qu’il est difficile de les dissocier l’une de l’autre. D’autre part, en effet, le Hezbollah a été une organisation terroriste pendant pas mal de temps au service des intérêts iraniens, ce qui a résolument changé à partir de 2008 environ suite à l’assassinat d’Imad Moughniyeh à Damas. Il s’agit en somme d’un mouvement politico-militaire violent, mais enfin, il n’est pas plus ou moins violent qu’hier ou avant-hier. Le problème à résoudre se résume donc surtout au timing de la décision prise par l’UE.

LVdlR. Selon l’ancien directeur du renseignement Proche-Orient/Afrique du Nord au ministère US de la défense, Jeffrey White, un nouveau conflit israélo-palestinien cristallisé autour des frontières palestiniennes pourrait devenir décisif en conduisant à une transformation totale de la région. Que pensez-vous de cette thèse ?

Alain Chouet. Il y a beaucoup d’agitation américaine autour d’un processus de remodelage du Moyen-Orient. On l’a vu dès 2007 dans l’Armed Forces Journal, le journal des forces armées américaines, où le Pentagone proposait un redécoupage du Moyen-Orient suivant des frontières, entre guillemets, ethniques, c’est-à-dire que le Moyen-Orient serait recomposé en fonction de ses différentes composantes religieuses et ethniques. Les Américains sont sur cette ligne depuis pas mal de temps, je ne sais pas s’ils continuent à l’être, mais il y a beaucoup d’agitation en ce moment côté étasunien autour des dossiers du Moyen-Orient et on ne sait pas tout à fait si l’administration Obama veut ou pas négocier avec les Iraniens. Tout ce mouvement concentré autour du Hezbollah qu’est la carte iranienne sur le Levant me paraît être lié à la volonté des USA de faire évoluer les dossiers de sa relation avec l’Iran.

LVdlR. Croyez-vous que la confrontation Hezbollah-Israël puisse se terminer par un retrait total des troupes israéliennes du territoire libanais, le Hezbollah étant, selon les dires d’André Chamy (cf. Réseau Voltaire) une organisation forte du secret qui l’entoure, ses membres restant quasi-invisibles ?

Alain Chouet. Pour autant que je sache, Israël n’occupe pas le Liban. Je n’adhère absolument pas aux thèses duRéseau Voltaire sur aucun point, à cet avis non plus. Le Hezbollah est à mes yeux un mouvement politico-militaire interne au Liban avec un secrétaire général Hassan Nasrallah qui a la volonté d’avoir un avenir politique à l’intérieur du Liban. Sa relation avec Israël est très liée avec l’ensemble du dossier régional, le Hezbollah n’étant dans cette affaire que l’une des cartes aux mains des Iraniens et puis, plus récemment, des Syriens dans le règlement de leur problématique. Je ne vois donc pas vraiment où on va en termes de conflit. Le Hezbollah fera ce que l’Iran lui dira de faire ».

Le point de vue nuancé de M. Chouet me conforte dans mon interprétation de la sanction imposée au Hezbollah et dans la thèse de la distribution profondément opportuniste des classements dits diplomatiques. Si le Hezbollah obéit point par point aux directives de Téhéran, s’en prendre à ce mouvement de résistance revient à narguer l’Iran. Serait-ce une solution judicieuse, sachant que la puissance militaire de ce dernier n’est pas à sous-estimer et qu’Israël pourrait se retrouver sous le coup ? Nous sommes encore, une fois de plus, dans une logique d’autodestruction accoutrée de bonnes intentions. N



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