vendredi 21 juin 2013

Comment les grandes marques influent sur nos cerveaux


Tellement brutale, mais tellement vraie, la sortie de Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, avait fait grand bruit : “Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.” 




Ce que Patrick Le Lay n’imaginait sûrement pas, c’est à quel point ce rapprochement entre cerveau et grandes enseignes commerciales était pertinent et profond. Certains chercheurs pensent que l’empreinte des grandes marques dans nos têtes est si forte qu’elle va jusqu’à influencer notre perception, à transformer l’expérience que nous faisons quand nous consommons les produits en question.

Une étude remontant au début des années 1980 a ainsi montré que des femmes souffrant de maux de tête se sentaient plus soulagées en prenant le cachet d’aspirine d’un groupe pharmaceutique très connu plutôt que celui d’une société moins célèbre, ce alors que la formulation et la présentation du médicament étaient exactement les mêmes.

Dans un article publié il y a quelques semaines par PLoS ONE, deux psychologues allemands se sont demandé si cet effet “grande marque” pouvait être transposé dans l’univers de l’alimentation et influencer une dégustation. Pour le déterminer, ils ont mis au point l’expérience suivante : des volontaires, allongés dans un appareil à IRM (imagerie par résonance magnétique), allaient goûter quatre sodas gazeux et les noter pendant qu’on observerait les zones de leur cerveau excitées par cette dégustation. Le protocole prévoyait qu’avant que la boisson leur soit injectée dans la bouche par le biais d’un tuyau, les cobayes visualisent sur un écran, pendant une demi-seconde, la marque commercialisant ladite boisson : Coca-Cola, Pepsi-Cola, River Cola et T-Cola. Les deux premières se passent de présentation. River Cola est la marque générique d’une chaîne de supermarchés allemands, tandis que le T-Cola avait été présenté aux participants comme une boisson tout juste mise au point et pas encore sur le marché.

En fait, T-Cola n’était qu’une invention : l’idée consistait à proposer une boisson totalement inconnue, d’une marque non identifiable. Les quatre échantillons servis étaient en réalité rigoureusement identiques : un cocktail de Coca, de Pepsi et de River Cola. Un tiers de chaque. Pour rendre le scénario encore plus crédible, les expérimentateurs montraient avant le test quatre récipients dont le contenu était soigneusement étiqueté. Les quinze participants ont tous eu l’impression qu’il s’agissait de quatre sodas différents (avant qu’on leur dévoile le pot-aux-roses). Les échantillons estampillés Coca et Pepsi, les deux grandes marques, ont obtenu des notes significativement meilleures à celles des deux autres, un résultat pas très surprenant.

Le plus intrigant n’est en effet pas là. Il réside dans ce qui est apparu à l’IRM. La dégustation de ce qui était présenté comme des marques peu ou pas connues a donné lieu à plus d’activité dans le cortex orbitofrontal, montrant que le sujet cherchait davantage à assigner une valeur au produit qu’il était en train de goûter, à décider s’il le trouvait bon ou pas, ce qui était moins le cas avec les pseudo-Coca et Pepsi. Comme si, dans le cas du River Cola et du T-Cola, la marque n’était pas un indicateur suffisant pour déterminer si la boisson plaisait ou ne plaisait pas. Pour les boissons connues, cette zone se révélait moins active, sans doute parce que, pour les avoir déjà goûtées auparavant ou en avoir vu la publicité chère à M. Le Lay, les sujets savaient déjà plus ou moins à quoi s’en tenir.

En revanche, un autre endroit du cerveau “s’allumait” davantage au moment de la dégustation des marques célèbres : le striatum ventral, une région liée à la récompense et au plaisir. Si le Coca et le Pepsi ont été perçus comme meilleurs que les autres (alors, rappelons-le, que les mixtures étaient les mêmes), c’est probablement parce que le cerveau s’attendait à ce qu’ils le soient. L’anticipation du résultat grâce à l’effet “grande marque” a donc influencé le traitement de l’information gustative. Dans leur expérience sensorielle, qui est aussi une expérience cérébrale, les participants ont réellement pris plus de plaisir avec ces boissons ! La grande marque semble donc arriver à ce point de domination psychologique que sa seule évocation manipule, dans le cerveau, notre perception du produit lorsqu’on le consomme…

On objectera que c’est peut-être aller un peu vite en besogne car une étude sur quinze personnes, même si elle confirme d’autres travaux, ne fait pas forcément une vérité et que tout cela exige vérification. Certes. Mais il serait également léger d’occulter ce résultat car les grandes marques, elles, sont très attentives à ces sujets. Croyez-le ou pas, mais elles suivent de près la science du cerveau, au point qu’elles utilisent elles aussi l’IRM ou l’électroencéphalogramme pour… tester les réactions de consommateurs à de nouveaux produits ou comprendre comment ils prennent une décision d’achat. Cela s’appelle le neuromarketing.

Passeur de sciences (blog Le Monde)

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