lundi 21 janvier 2013

Il n’y a pas de guerre locale contre le terrorisme

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J’ai remarqué, et je m’y attendais, à ce que mes analyses sur la guerre au Mali soient reçues de façon mitigée. Soixante cinq pour cent des Français approuvent la décision prise par François Hollande. Celui-ci a emprunté son vocabulaire aux néo-conservateurs. Comment puis-je émettre des réserves ? Serais-je défaitiste ? Comment puis-je ne pas soutenir l’armée française alors qu’elle est sur le front et que des soldats risquent leur vie ?
J’ai le plus grand respect pour les soldats français
Je soulignerai d’abord, si je n’ai pas été assez explicite sur ce point, que j’ai le plus grand respect pour les soldats français. Ceux qui choisissent le métier des armes sont imprégnés des valeurs d’honneur, de patrie et de civilisation, je le sais. Et je les salue avec déférence.
Il n’empêche. Les budgets militaires, année après années, ont été réduits à la portion congrue. L’armée française aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était il y a vingt ans, plus même ce qu’elle était il y a dix ans. Le fait qu’il ait été nécessaire d’emprunter des avions de transport au Royaume Uni est un élément à noter, et un élément très révélateur. Combien d’hommes sera-t-il possible d’amener au Mali ? On engage une guerre en se donnant tous les moyens d’avoir des certitudes raisonnables quant à la possibilité de la gagner. Si on l’engage sans se donner tous ces moyens, on envoie des hommes risquer leur vie pour rien, et c’est inadmissible.
Il n’empêche aussi. Il s’est agi d’une opération décidée dans l’urgence, parce qu’une descente de djihadistes se faisait vers Bamako. Il était si prévisible qu’une opération djihadiste de ce genre était possible que c’était prévu. Il en est question dans les services de renseignement depuis le printemps 2012. La question a été évoquée aux Nations Unies. Il aurait été possible de prévoir bien davantage que cela n’a été le cas. Je sais : il y a eu une élection présidentielle, suivie d’élections législatives, puis de décisions bien plus urgentes, telles l’augmentation des impôts ou la rédaction d’une loi sur le mariage gay.
Il n’empêche enfin. Les buts de guerre ont été définis de manière variable selon les jours, et on a même entendu hier le ministre de la défense dire qu’il s’agissait de libérer tout le Mali et de restaurer son intégrité territoriale. Une opération destinée à protéger Bamako au nom des intérêts français, et une opération éventuelle de protection des mines d’uranium au Niger aurait été plus raisonnable et plus à la mesure des possibilités de l’armée française.
J’ajouterai, et je le redis, qu’engager une opération de grande ampleur sans s’être assuré que les autres pays européens suivraient était tout à la fois aventureux et hasardeux : les autres pays européens sont derrière la France, très loin derrière, et je serai très surpris s’il y a davantage qu’une centaine de soldats venus du reste de l’Europe pour rejoindre le front. Peut-être que des aides financières seront apportées à l’action française. Il est plus vraisemblable que des aides iront à la constitution d’une force africaine, et, dois-je le dire, j’ai les plus grands doutes quant à la possibilité de voir se mettre en place une force africaine opérationnelle. Il faut vraiment peu connaître l’Afrique pour penser qu’une force africaine sera opérationnelle : l’Afrique est une région complexe où les tribus et les ethnies ont encore un poids important, et c’est une dimension qui semble oubliée. Si une force africaine se met en place, pure hypothèse (et il faudra des mois avant qu’elle voie le jour), imagine-t-on celle-ci venir « libérer » l’Azawad ? L’ethnie prédominante en Azawad est les touaregs, présents aussi au Niger, et les touaregs ne sont pas des Africains noirs, mais des berbères. Des Africains noirs vont « libérer » des touaregs ? Il faut vraiment mal connaître les relations ethniques dans cette région du monde pour l’imaginer. Et il faut oublier que les touaregs revendiquent depuis longtemps leur indépendance par rapport au Mali. D’autres ethnies sont impliquées, les Fulani, les Hausa, pour n’en citer que deux.
Vouloir « libérer » ou faire « libérer » l’Azawad est en soi un projet insensé, digne des autres projets insensés avancés par les socialistes français. L’Azawad est largement désertique, presque deux fois la surface de la France, environ sept mille kilomètres de frontières qui ne sont pas des frontières car quasiment personne ne les garde et parce que les populations locales les ignorent très largement. Dans ces populations il y a des sédentaires et des points d’arrimage dans le désert, et il y a des nomades pour qui la zone sahelienne est la zone sahelienne, et pour qui Mauritanie, Mali, Niger, sont des pays dont les frontières ont été tracées au moment de la décolonisation, souvent arbitrairement.
Vouloir lutter contre le djihad est un très vaste projet, bien au dessus des moyens et des possibilités de la France.
Et le djihad ne se limite pas à l’Azawad. Comme je l’ai expliqué plusieurs fois, ce qui a exacerbé les tensions en Azawad et conduit à la situation présente est la géniale opération de renversement de Kadhafi en Libye. Il existait déjà des tensions conflictuelles et des guerres dans toute la zone subsaharienne. Il existait déjà des groupes islamistes qui vivaient de rapines, de prises d’otage, de trafics divers. Maintenant, les tensions atteignent le point d’ébullition. On peut s’attendre à des appels à la guerre sainte contre l’impérialisme français, et ce ne seront pas seulement les djihadistes de l’Azawad qui se considèreront comme impliqués. Quand George W. Bush parlait de guerre globale contre le terrorisme islamique, il parlait de guerre globale. Pas de guerre locale. En Irak, des djihadistes venus du reste du monde musulman sont venus combattre et ont été éliminés par l’armée américaine et ses alliés, mais c’était l’armée américaine, et c’était au temps de George W. Bush.
A l’époque, en France, on ne voulait pas entendre parler de guerre globale, et on a brûlé George W. Bush en effigie. Maintenant la France voudrait mener une guerre locale contre le terrorisme ? C’est pathétique.
Pas de guerre locale contre le terrorisme
Il n’y a pas de guerre locale contre le terrorisme. Et nous ne sommes plus au temps de George W. Bush. La France a voulu faire la leçon à Bush et s’est extasiée collectivement quand Barack Obama a été élu. Nous sommes maintenant au temps de Barack Obama, et Barack Obama n’enverra pas de troupes en Azawad ou au Mali. Il pourra donner de l’argent, à la rigueur, éventuellement un soutien logistique, il n’est pas même certain qu’il approuve l’usage de drones. On ne fait pas du néo-conservatisme parcellaire après avoir manqué le train et après avoir craché sur les néo-conservateurs jusqu’à ce qu’ils s’en aillent. Il y avait une superpuissance : il n’y en a plus. Les islamistes ont le champ libre le long d’un arc de tension qui va du Pakistan à la Mauritanie. Il se pourrait bientôt, de toute façon que ce qui se passe en Azawad soit très secondaire. L’Arabie Saoudite et les émirats du Golfe sont traversés de tensions inquiétantes ces derniers temps.
Ce sont des islamistes que la France affronte
Un dernier point. Je me répète, mais je le dois. Parler d’une guerre contre le terrorisme en Azawad est déjà pathétique, se refuser à employer le mot islamique est ridicule. Ce sont des islamistes que la France affronte. Le gouvernement français n’ose pas le dire parce que la France soutient des islamistes ailleurs, en Libye, en Syrie, au Liban, en Egypte, à Gaza, dans les terres de Judée Samarie occupées par l’Autorité palestinienne. Ce n’est pas seulement ridicule, c’est incohérent et un peu lâche.
Si le gouvernement français disait que la France a des intérêts économiques au Mali et au Niger, il commencerait à dire la vérité. S’il commençait à nommer la réalité telle qu’elle est, et à parler d’islamisme et de djihad, il commencerait aussi à dire la vérité. Si le gouvernement français commençait à clarifier ses positions sur l’islamisme et le djihad, il ferait un pas en direction du courage. S’il retrouvait le sens de la droiture et adoptait des positions moins hypocrites concernant Israël, il pourrait acquérir de la dignité et commencer à se montrer à la hauteur de ses prétendues préoccupations pour les droits de l’homme, qui sont des prétendues préoccupations parce qu’elles sont à géométrie indéfiniment variable.
Pour l’heure, Hollande est à mes yeux un général en papier mâché.
Et vous savez ce que les djihadistes en font, des généraux en papier mâché ? J’espère me tromper, bien sûr. Je l’espère vraiment.
Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Guy Millière pour www.Dreuz.info

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