lundi 3 décembre 2012

Bob Dylan, Spielberg, Lincoln et l’esclavage.


Bob Dylan, Spielberg, Lincoln et l’esclavage.
Le 30 novembre 2012, sur le blog du site LewRockwell ;com, l’historien Thomas DiLorenzo, spécialiste de Lincoln et de la Guerre de Sécession, signale un avis du fameux chanteur de protest song Bob Dylan sur l’esclavage, extrait d’une interview au magazine Rolling Stone, en septembre dernier. Cette intervention de Dylan était notamment rapportée par Huffington Post, le 12 septembre 2012.
 
« Bob Dylan dit que le stigmate de l'esclavage a détruit l'Amérique et il doute que le pays puisse surmonter la honte "d'avoir été fondé sur le dos des esclaves." Le musicien âgé a dit à Rolling Stone qu'en Amérique "les gens se détestent à cause de la couleur de leur peau." Et il ajoute que "cela retarderait n'importe quel pays." Il dit aussi que les noirs savent qu'il y a des blancs "qui ne voulaient pas abolir l'esclavage." Selon Dylan, qui a 71 ans, "Si l'esclavage avait été aboli d'une manière plus pacifique, l'Amérique se porterait beaucoup mieux aujourd'hui." A la question: Est-ce que le président Barack Obama aide à faire évoluer les choses, Dylan a répondu: "Je ne sais pas. Il faut changer son coeur pour changer vraiment."»
 
Dans son intervention où il cite Dylan, DiLorenzo s’attache essentiellement à la phrase du chanteur, selon laquelle “si la question de l’esclavage avait été résolue d’une façon plus pacifique, l’Amérique serait beaucoup plus loin qu’elle n’est aujourd’hui”…
 
« C'était le sujet d'un de mes derniers articles publié sur LCR et intitulé "Le pire échec de Lincoln," qui traitait de l'échec de Lincoln à abolir l'esclavage de la même manière que le reste du monde à la même époque - c'est à dire pacifiquement. Cela rejoignait aussi ce que j'avais écrit à la page 218 de mon livre  "le vrai Lincoln": "Le général Donn Piatt, un ami intime de Lincoln qui est devenu chef de la rédaction d'un journal de Washington DC après la guerre, est allé jusqu'à dire que "toute la haine raciale [du sud] venait du fait que des opportunistes utilisaient le vote des noirs pour mettre la main sur le Trésor." Les politiques républicaines de Reconstruction ont tellement envenimé les relations dans le sud que les divisions qu'elles ont engendrées n'ont pas encore disparues."

»J'ai aussi parlé dans le paragraphe précédent de la manière dont "les anciens esclaves avaient été utilisés politiquement par les républicains du nord. Leurs votes ont permis au parti Républicain de s'infiltrer à coup de malversations et de brigandage dans les gouvernement locaux et étatiques du Sud pendant 12 ans en échange de pots de vins et de protection politique. Les Sudistes ont réagi à ce pillage en s'en prenant aux anciens esclaves. La création du Ku Klux Klan avait pour but d'intimider les anciens esclaves pour qu'ils ne votent pas et c'était la réponse directe aux activités des Ligues de l'Union financées par l'état fédéral."»

On l’a compris, Thomas DiLorenzo n’est pas un historien conforme aux canons de la narrative officielle des USA, notamment celle de Lincoln, de la Guerre de Sécession et de la question noire par rapport au Vieux Sud. Cette narrative est fabriquée à la chaîne et en permanence dans divers ateliers, dont celui de l’hollywoodisme n’est pas le moins actif, et notamment, dans cet atelier, la compagnie très-millliardaire DreamWorks, de Steven Spielberg, un des gros donateurs hollywoodiens du président Obama. C’est justement à propos du dernier film de Spielberg que DiLorenzo écrit l’article auquel il fait référence dans le texte ci-dessus. On peut en citer quelques lignes (il date du 15 novembre 2012, sur LewRockwell.com), qui permettront de rendre compte du vrai Lincoln, du véritable état de l’historiographie US à cet égard, et ainsi de suite…
 
« Le nouveau film de Steven Spielberg est entièrement basé sur une fiction, pour employer un terme amène. Comme l'a expliqué Lerone Bennett, Jr., le directeur de publication du magazine Ebony, dans son livre, "Forced into Glory : Abraham Lincoln’s White Dream", : "Il circule une charmante fable selon laquelle Lincoln... est devenu un avocat enflammé du [treizième] Amendement et a utilisé le pouvoir de sa charge pour acheter des votes et assurer sa ratification. Il n'y a aucune preuve à l'appui de cette fiction, comme David H. Donald l'a noté.

»En fait, comme le montre Bennett ce furent les abolitionnistes sincères du Congrès qui ont forcé Lincoln à soutenir le Treizième Amendement qui abolissait l'esclavage, ce qu'il avait refusé de faire pendant 44 ans sur 46*. La vérité, en d'autres termes, est exactement le contraire de l'histoire que Spielberg raconte dans son film et qui est basée sur le livre "Team of Rivals" de l'historienne de cour et plagiaire avérée, Doris Kearns-Goodwin. (Ma critique de son livre pour LCR s'intitulait: "La contribution d'une plagiaire au culte de Lincoln"). Et qui est David H. Donald, que Bennett cite comme sa référence ? C'est un éminent historien de Harvard University qui a reçu le prix Pulitzer pour sa biographie de Lincoln et qui est considéré comme le spécialiste mainstream de Lincoln le plus important de notre temps. On aurait pu penser que Goodwin aurait pris son travail en considération, étant donné qu'elle aussi est diplômée de Harvard (en science politique).

»Le thème du film de Spielberg est le sous-titre du livre de Goodwin: "Le génie politique d'Abraham Lincoln." Rien n'excite davantage un gauchiste qu'un homme politique qui pratique avec brio l'intimidation, la ruse, le pillage et le vol. Goodwin, l'historienne de cour, a consacré sa vie a écrire des hagiographies des plus brutaux des pires politiciens - Franklin D. Roosevelt, Lyndon Johnson, les Kennedy, et Lincoln. (C'est son livre sur les Kennedy qui lui a valu des ennuis et l'a forcée à admettre qu'elle avait recopié des dizaines de paragraphes, ce pourquoi elle a dû payer une indemnité à 6 chiffres aux victimes de son plagiat. Elle a, du coup, été chassée du Comité Pulitzer et de PBS (Public Broadcasting Service), mais pas pour très longtemps).

»Le "génie politique" de Lincoln est grossièrement exagéré dans le livre de Goodwin. De plus le livre, comme d'ailleurs tous les autres livres sur le sujet, passe complètement à côté de l'essentiel. Si Lincoln était un si grand génie politique, il aurait dû utiliser son "génie" pour abolir l'esclavage comme les Anglais, les Français, les Espagnols, les Danois, les Suédois et tous les états du nord de l'Amérique l'ont fait au 19ième siècle, c'est à dire, pacifiquement. Au contraire, les esclaves ont servi de pions sur l'échiquier politique dans une guerre qui a causé la mort d'environ 800 000 Américains selon les dernières estimations révisées sur les pertes de la guerre civile qui sont acceptées par l'ensemble des historiens. A ce chiffre il faut ajouter des dizaines de milliers de civils sudistes. Si l'on rapporte ce chiffre à la population actuelle, cela équivaudrait à plus de 8 millions de morts et plus de double de personnes estropiées pour la vie...»
 
C’est un fait intéressant parce que révélateur de constater, au travers de différentes interventions épisodiques, de remarques spontanées comme l’est celle de Bob Dylan dans l’interview cité, que la question du fondement de la Guerre de Sécession (Civil War pour l’Amérique officielle, ou américaniste) reste, ou plutôt est redevenue un sujet officieux massif d’intérêt et de débat. Le point affirmé par Bob Dylan et qui sert de base aux conceptions de DiLorenzo est bien que l’abolition de l’esclavage aurait dû et pu être obtenu dans des conditions de paix et d’entente infiniment plus apaisantes et, d’autre part, que cette question de l’esclavage n’est en rien la cause centrale de la guerre de 1861-1865, mais le support idéologique introduit en 1862-1863 pour rétablir par une mobilisation idéologique sinon religieuse (“Dieu est avec nous…») la situation du Nord, alors stratégiquement catastrophique et en cours de désintégration. C’est notamment ce que nous écrivions le 16 avril 2011, en rappelant que des commentateurs et historiens aussi peu suspects de soi-disant “conservatisme sudiste” (et raciste) qu’un William Pfaff partagent cette analyse, – en l’assortissant dans le cas de Pfaff du verdict, en général sacrilège pour le Système, que la sécession, la division des USA en deux nations moins sujettes aux excès de l’“idéal de puissance” que les actuels USA, eût été préférable pour l’équilibre du monde que cette énorme puissance US d’aujourd’hui…
 
«…De ce point de vue, et malgré les restrictions moralistes de l’attaque contre l’esclavage qui est effectivement dans ce cas un faux nez pour l’“économie de force”, tout s’est passé comme si le Sud opposait une vision éventuellement plus traditionnaliste, mais surtout et essentiellement contestatrice de l’”économie de force”, à la vision postmoderniste du Nord (on peut effectivement faire ce constat aujourd’hui, à la lumière de la situation présente). Bien entendu, l’esclavage reste décrié, dans notre catéchisme, comme une abomination sans retour ; il reste que l’argument fut de simple circonstance pour la signification profonde du conflit, et un esclavage qui ne dit pas son nom en remplaça un autre, qui non seulement perdure aujourd’hui mais est devenu la marque évidente d’un système totalitariste emprisonnant le monde, – en un mot, le Système. Les puissances du Sud n’étaient pas des anges et l’esclavage était ce qu’il est, mais ce n’est pour cela qu’elles furent vaincues, mais parce qu’elles empêchaient l’“idéal de puissance” et l’“économie de force” de prendre le pouvoir à Washington. L’historien William Pfaff a pu écrire que, si le Sud et la sécession l’avaient emporté, ce qu’il juge rétrospectivement comme une issue préférable à ce qui s’est passé, les USA eussent été coupé en deux, peut-être plus, et l’esclavage aurait naturellement disparu au Sud, selon les conditions de l’évolution des mœurs et des exigences de l’économie, dans des conditions autrement plus satisfaisantes et favorables aux Noirs émancipés, que ce qui s’est passé. Essentiellement, l’on n’aurait pas eu la constitution de cette puissance considérable et déstructurante du monde que sont les USA du XXème siècle jusqu’à aujourd’hui, qui est la cause essentielle des conditions de crise du Système que l’on connaît depuis des décennies par le déséquilibre de puissance et d’influence que cette force impose au Rest Of the World.»
 
L’attaque de DiLorenzo contre Spielberg est tout à fait justifiée, y compris concernant l’importance de ce centre de propagande américaniste, parée du faux nez du progressisme et de la fiction de la movie industry devenue un fantasmagorique centre artistique libéral et inspirateur du monde, qu’est Hollywood et son hollywoodisme, annexe marchante, marchande et vertueuse du Système. La vision infantile et extraordinairement conformiste de ce Spielberg est dans ce cas l’une des forces de déstructuration et de dissolution actives de l’hollywoodisme. Par contre, l’avis de Bob Dylan sur cette affaire est une bonne nouvelle et, justement, le signe que le débat sur cette question (guerre + sécession) reste, ou est redevenu effectivement très actuel. (Il faut aussi noter que l’interprétation de Lincoln et de la Guerre de Sécession de DiLorenzo est très souvent partagée par des historiens africains américains, comme Lerone Bennett, Jr, éditeur de Ebony, qu’il cite dans l’extrait ci-dessus.)
 
La forme de la tromperie est courante : le camouflage d’une entreprise de centralisation forcée (prototype pour un ensemble fédéral, celui des USA, de la “globalisation” type-Système) pour imposer un ordre économiste totalitaire à l’ensemble des USA, dans le chef des milieux économiques et financiers relayés par les républicains, derrière une “grande cause” humanitaire. (Cela rappelle des affaires bien présentes…) La réussite de cette entreprise faussaire le fut au prix d’une des guerres les plus sanglantes et les plus cruelles, et l’une des plus manipulées, du XIXème, – inaugurant comme politique officielle de guerre d’un gouvernement, la terrorisation industrielle de l’ensemble culturel, psychologique, traditionnel et démographique d’une nation, le Sud, évidente dans les consignes de Lincoln au général Grant, et les consignes de Grant à ses généraux stratèges de la terre brulée pratiquée offensivement plutôt que défensivement, comme le général Sherman durant sa “Marche vers la mer”, avec la dévastation de villes comme Atlanta, qui forme une des scènes fameuses de Autant en emporte le vent.
 
(Voir une analyse psychologique du comportement de Grant le 16 janvier 2012, avec Le paradoxe d’Appomattox. Cette sorte de révisionnisme antiSystème de l’histoire des USA est salutaire pour notre démarche, qui est le renforcement constant par le système de la communication utilisé dans le bon sens de la lutte antiSystème. On en trouve également un exemple dans nos deux textes sur la Grande Dépression, des 26 novembre 2012 et 27 novembre 2012.)
 
L’essentiel pour comprendre ce conflit et lui donner sa dimension de la plus brûlante actualité est de comprendre sa dimension majoritairement économiste au lieu de le cantonner au faux-nez favori du parti international des salonards qu’est l’argument du racisme. (Nous parlons bien de la dimension de l’économisme, et nullement de l’économie : il s’agit de la doctrine de l’économisme, notamment sous sa forme ultralibéraliste actuelle, qui est une des armes du Système puisqu’elle suscite une économie, et aussi d’autres domaines, totalement déstructurants puis dissolvants, et, par son automatisme-Système sans nécessité de “complot”, jusqu’à une dimension génocidaire pour les populations.) Cette compréhension rend d’autant plus pathétique et faussaire, mais aussi déstructurante et dissolvante, l’entreprise constante en Europe de la “repentance”. Comme le montre l’analyse de DiLorenzo, la vertu véritable, structurante, est plutôt du côté des pays européens, qui réglèrent sans conflit et dans la légitimité le problème de l’esclavage. Les conséquences de type raciste (installation d’un néo-racisme institutionnalisé) ont été beaucoup plus dévastatrices aux USA qu’en Europe, où Washington organisa, par clientélisme électoral et stratégie parlementaire, un “racisme semi-officiel” dans les États du Sud à la fin du XIXème siècle, avec les “lois Jim Crowe”.
 
En Europe (en France pour notre cas), jusqu’à l’époque récente lançant la déstructuration de la souveraineté et la dissolution des structures sociales depuis mai 68, le racisme fut un problème secondaire. Plus que les banalités sociologiques d’une science sociale orientée et de la maestria d’un BHL, il est préférable pour s’informer à cet égard de s’instruire de l’immigration constante des Noirs US vers Paris, notamment les artistes, des écrivains aux musiciens de jazz, à partir de 1918 (voir le livre Harlem in Montmartre, de William A. Schack). Le fait que la France ait eu, sans tambour ni trompette, ni promotion publicitaire du fait, un cacique des IIIème et IVème Républiques, jusqu’à devenir président du Sénat et personnage n°2 de l’État, notamment en 1962 face à de Gaulle dans la querelle de l’élection du président de la république au suffrage universel, dans la personne du petit-fils d’un esclave noir, Gaston Monnerville, cela un gros demi-siècle avant la “divine surprise” de Barack Obama, voilà une circonstance historique qui en dit plus long que toutes les études sociologiques. La “repentance” européaniste et française, aujourd’hui, est une arme de dissolution au service du Système, qui détruit les structures existantes grâce au révisionnisme-Système du passé, qui a pour effet de donner aux élites actuelles la vertu totalement faussaire et totalement invertie de se poser comme moralement supérieures à celles du passé, au prix d’une allégeance totale au Système. Quoi qu’il en soit, cette action faussaire et invertie a atteint les limites de son efficacité et est entrée dans sa phase d’autodestruction, par ses querelles internes et les effets catastrophiques de la politique que ces élites ont inspirée. Grand bien leur fasse.


Pour consulter l'original: http://www.dedefensa.org/article-bob_dylan_spielberg_lincoln_et_l_esclavage_01_12_2012.html

Traduction des parties en Anglais: Dominique Muselet

Note du traducteur:
* Lincoln a 46 ans quand il s'oppose au Kansas-Nebraska Act qui a été ratifié par le Congrès le 30 mai 1854. Il permettait aux colons du Kansas et du Nebraska de décider eux-mêmes s'ils autoriseraient ou non l'esclavage sur leur territoire. Cet acte permettait de contourner le Missouri Compromise de 1820 qui interdisait l'esclavage au nord de la latitude 36°30´.




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