vendredi 9 août 2013

LE ROI FAROUK, UN DESTIN FOUDROYÉ


Par Delphine Froment

Le 23 juillet 1952, le roi Farouk d’Egypte est renversé par les Officiers libres. Il meurt en exil treize ans plus tard, le 18 mars 1965 : tout ce que l’on retiendra désormais de lui, c’est qu’il était un roi « dépravé » et peu apprécié de son peuple. C’est contre cette allégation que tente d’aller Caroline Kurhan dans son essai historique Le roi Farouk – Un destin foudroyé. En effet, elle rappelle qu’à son avènement au trône, le roi Farouk est appelé « Farouk le Bien-Aimé », tant il est populaire auprès de son peuple. Une aura et une popularité qui n’est plus de mise au moment de sa chute quinze ans plus tard. Pour expliquer ce retournement de situation, Caroline Kurhan propose une nouvelle lecture de l’histoire du règne de Farouk ; sa périodisation originale sert bien son propos : l’année 1943 marque un tournant radical pour Farouk, qui survit à un violent accident de voiture ; comme le journaliste Roger Vailland le dira plus tard, « le jeune Hercule est devenu Ubu roi ». 1943 est donc l’année où le roi Farouk, qui « aurait pu être un grand roi » (p. 18), voit son destin basculer.
Ainsi, pour mieux comprendre cette figure tant caricaturée depuis 1952, c’est l’histoire aussi bien intime que publique et politique du roi Farouk que Caroline Kurhan retrace « en ne cherchant pas systématiquement à réhabiliter sa mémoire mais en souhaitant en proposer une image plus juste » (p. 19).

Après un avant-propos et une introduction pour présenter de manière très claire les enjeux de cet essai, le développement s’ouvre sur quatre chapitres qui visent à bien remettre en contexte le règne du roi Farouk. Ainsi, le premier, « Querelles de famille », revient sur la dynastie en place en Egypte de 1805 à 1952, commencée avec Méhémet Ali le Grand et terminée avec l’abdication de Farouk. Ce retour sur l’histoire dynastique permet de se familiariser avec plusieurs idées : tout d’abord, que cette dynastie n’est point égyptienne, mais turque, ce qui a parfois pour effet de fragiliser son assise populaire auprès du peuple ; ensuite (et surtout), que de nombreuses querelles familiales minent la dynastie, et ce, dès son origine, car le successeur de Méhémet Ali (et ancêtre du roi Farouk), Ibrahim Pacha, est considéré par certains comme illégitime. De là découlent de très nombreuses querelles de familles qui se manifestent au cours du XIXe siècle par des attentats, ou, sous le règne du roi Fouad (père du futur roi Farouk), par une marginalisation de certains membres de la famille royale qui sont déchus de leurs titres. Et comme l’analyse Caroline Kurhan, si en 1936 le jeune roi Farouk hérite du trône d’Egypte, il hérite également de ces rivalités familiales.

Le deuxième chapitre, « Ibrahim pacha et Ismaïl pacha », revient sur ces deux monarques égyptiens qui ont régné à la fin du XIXe siècle et ont marqué leur dynastie en contribuant à l’égyptianiser et à l’arabiser. Cela se voit par exemple lors de l’exposition universelle de 1967 à Paris, où les pavillons égyptiens retracent toute la grandeur de leur histoire, de l’antique civilisation à la construction du canal de Suez ; de même, en 1869, pour l’inauguration du canal de Suez, Ismaïl pacha commande à Verdi un opéra, Aïda, qui célèbre à nouveau l’histoire égyptienne. Par ailleurs, Ibrahim pacha comme Ismaïl pacha ont contribué à moderniser leur pays, notamment en développant de nombreuses grandes écoles (comme l’école polytechnique du Caire en 1866 ou encore l’école de droit et d’administration en 1868).

Cette entreprise de modernisation est poursuivie par le roi Fouad (1922-1936), auquel est consacré le troisième chapitre « Le roi Fouad ». Il reprend toute la politique de revendication nationale d’un prestigieux passé de l’Egypte ancienne ; de fait, au tout début de son règne (en tant que sultan, de 1917 à 1922), la tombe de Toutankhamon est découverte (1920), ce qui contribue à populariser encore plus l’histoire antique du pays. Dans la même idée, le monarque promeut le développement des sciences, que ce soit avec la société royale de Géographie (1925) ou l’Académie de Langue arabe (1932). Au-delà de ces pans culturels et scientifiques, ce roi a surtout cherché à implanter « une monarchie puissante, agissante, entouré d’honneurs, de prestige et du respect du monde qui l’entoure » (p. 82). Mais sa mort en 1936 soulève beaucoup d’interrogations pour l’avenir de l’Egypte, car Fouad a, au cours de son règne, ouvert la voie à un panarabisme, un panislamisme et un nationalisme qui présentent de grands risques au niveau national et international. Un défi de taille attend donc le jeune héritier de dix-sept ans, Farouk.

Le quatrième chapitre, « Du prince du Saïd au roi Farouk », revient sur la jeunesse du protagoniste principal de cet essai. Après une enfance où il est cloîtré avec ses sœurs au palais de Koubbé, une « cage dorée » (p. 85), non seulement pour l’isoler de sa famille dont le roi Fouad se méfie, mais aussi (et surtout) pour qu’il apprenne à parler arabe (et non le turc, comme ses ancêtres) et qu’il s’égyptianise, le prince Farouk, devenu « prince du Saïd » en 1933, poursuit ses études en Angleterre à partir de 1935. Caroline Kurhan évoque également, à travers l’enfance du roi, les relations anglo-égyptiennes : Farouk est par exemple placé sous la houlette d’une gouvernante anglaise qui le surveille et rapporte ses faits et gestes au gouvernement britannique ; Miles Lampson, haut-commissaire britannique puis ambassadeur au Caire, en fait de même lors de la scolarité de Farouk à Eton. Car la question de l’indépendance égyptienne vis-à-vis de la Grande-Bretagne se pose alors, et ce, tout particulièrement à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L’Egypte, fragilisée par la mort du roi Fouad et par la régence qui s’en suit de 1936 à 1937 (en attendant que Farouk n’atteigne sa majorité), signe alors un traité anglo-égyptien d’Amitié et d’Alliance (26 août 1936), qui semble aller assez largement en faveur de la puissance britannique, même si elle consacre la souveraineté égyptienne sur son territoire. Le chapitre s’achève sur la conférence de Montreux, du 12 avril 1937 : celle-ci supprime le régime capitulaire qui permettait aux étrangers de ne pas être soumis à la loi égyptienne. Et Caroline Kurhan de conclure alors que « le règne du roi Farouk se place sous les meilleurs auspices car l’Egypte est quasiment indépendante. Il apparaît comme le premier roi égyptien d’un pays qui a retrouvé une identité » (p. 99).

Cette première partie du livre met en évidence comment tous les éléments sont en place pour permettre au roi Farouk d’être « un grand roi » (p. 18). La partie suivante, axée sur son règne et sa fin, va chercher à exposer la lente déchéance de ce roi tant aimé à ses débuts, et tant honni à sa mort. Ainsi, le chapitre cinq, « Farouk le Pieux », montre la popularité du roi Farouk lors de son investiture et de son mariage (avec Safinaz Zulfiar, en 1938, dans un « enthousiasme indescriptible », p. 121). Une popularité qui tient surtout à sa jeunesse et à sa beauté. Farouk tire également sa popularité en se montrant très pieux, en contrant le parti laïc du Wafd et en s’appuyant sur les Frères musulmans et le parti jeune Egypte dont le nationalisme est fondé sur l’Egypte et l’Islam. Grand réformateur, « roi des Chantiers » (p. 116), le roi se heurte néanmoins toujours aux Britanniques qui tentent d’exploiter la moindre crise pour rogner un peu plus sur le pouvoir royal : en réponse, Farouk s’émancipe progressivement de Miles Lampson, et se montre encore plus nationaliste que les nationalistes eux-mêmes ; surtout, il tente d’éviter le plus possible l’entrée en guerre en 1939 au côté des Britanniques.

Dans ce contexte, le sixième chapitre se penche sur les relations avec les Français et les Britanniques, afin de mieux comprendre la position de l’Egypte alors que s’approche la Seconde Guerre mondiale. Face à ces deux vieilles puissances coloniales, Farouk tente de s’imposer, mais Caroline Kurhan annonce d’emblée qu’il « manquera d’atouts pour surmonter les événements. » (p. 135). La problématique des relations entre l’Egypte et la Grande-Bretagne prend toute son importance en 1939, lorsque la question de la participation de l’Egypte à la guerre se pose. A partir du chapitre sept, l’auteure s’intéresse particulièrement à cette question : de par le traité signé en 1936 avec les Britanniques, les Egyptiens sont tenus de se mettre à la disposition des Alliés. A cet effet, remarque Caroline Kurhan, « en raison de sa situation stratégique, comment l’Egypte peut-elle être neutre ? » (p. 137). Le pays se voit donc condamné à participer au conflit mondial, et s’en trouve rapidement au centre lorsque l’Italie de Mussolini mène une offensive contre les Britanniques installés en Egypte (1940). Le Caire se transforme bientôt en ville de garnison. Devant cette entrée en guerre quelque peu forcée par les circonstances, le roi Farouk, toujours aussi populaire du haut de ses vingt ans, reste réservé ; une politique prudente motivée notamment par le fait qu’une « grande partie de son peuple souhaite la victoire hitlérienne, révoltée par la morgue britannique » (p. 141). D’ailleurs, même la famille royale est divisée entre pro-Axe et pro-Alliés.

C’est donc une Egypte divisée quant à l’issue de la guerre que présente Caroline Kurhan, ce qui fragilise considérablement Farouk qui ne sait comment gérer ces opinions opposées. Mais aux yeux des Britanniques, le roi a trop de sympathie pour les pays de l’Axe, et incarne un défenseur pieux des valeurs de l’Islam : ces deux points les inquiètent de plus en plus, eux qui souhaiteraient un roi égyptien plus docile. En 1942, Rommel lance une offensive de grande ampleur avec la Wehrmacht en Egypte : les Britanniques craignent alors l’invasion du territoire, et tentent d’élaborer différents plans. L’auteure montre ainsi, dans le huitième chapitre, que les 3 et 4 février 1942, au palais d’Abdine, Farouk est contraint par les Britanniques de nommer Nahas pacha, qui a toute la confiance de l’Angleterre, mais pour qui le roi n’a aucune estime. Mais si ce coup est un échec pour la politique égyptienne, il décrédibilise néanmoins les Britanniques et renforce le prestige du roi Farouk : « il incarne le patriotisme, il en est le symbole vivant car tous les Egyptiens considèrent la violation du palais-royal comme un outrage à l’Egypte elle-même » (p. 154). En riposte aux Britanniques, Farouk tente à la fois de discréditer le wafd (qui soutient les Anglais) et de contourner et de marginaliser Miles Lampson.

C’est au chapitre neuf qu’est évoquée ce qui serait l’année charnière de la vie et du régime de Farouk : 1943, l’année où « le jeune Hercule devient Ubu roi ». Au volant de sa voiture, une Mercedes offerte par Hitler pour son mariage, le roi Farouk manque de se tuer en rentrant dans un camion militaire britannique, le 6 novembre 1943. Au-delà de l’évocation des faits, c’est une analyse des causes que propose Caroline Kurhan : s’agit-il d’un complot commandité par les Anglais ? Par le rival de Farouk, Abbas II ? De plus, même s’il a survécu à cet accident, les blessures sembleraient plus graves que celles qui sont officiellement évoquées. Ainsi, « sur une modeste route, le roi s’est sorti miraculeusement d’un accident violent mais en réalité, il paraît souffrir de séquelles, non diagnostiquées à l’époque, qui seront à l’origine de sa longue déchéance, déchéance d’autant plus tragique qu’elle entraînera dans son sillage la chute de sa dynastie » (p. 169). Car de fait, ses proches observent progressivement un changement de personnalité qui se manifeste de plus en plus au cours de la guerre ; de sorte que certains supposent même « que le souverain a été enlevé et que c’est désormais un sosie qui règne » (p. 168). Le roi devient plus taciturne, plus désinhibé (il jette par exemple des glaçons dans le décolleté de sultanes ottomanes, lors d’une réception officielle), et perd progressivement la volonté de gouverner. Ces différents traits de caractère, ajoutés à une cleptomanie notoire, entretiennent désormais une « littérature de caniveau » (p. 172). Ainsi, « l’accident de Qassasin signe la mort politique et personnelle d’un jeune roi de 23 ans dont la postérité ne retiendra que les errances et la lente déchéance. » (p. 175).

Les quatre derniers chapitres montrent le lent déclin du roi Farouk, tant sur le plan personnel qu’au niveau politique. Ainsi, le dixième chapitre s’intéresse – comme son titre l’indique – sur « la cour et l’entourage du roi », pour montrer la solitude du roi Farouk : abandonné d’une mère « tapageuse et futile » (p. 188), mésestimé par le reste de sa famille, il voit également son mariage se disloquer rapidement. La reine Farida déroge vite à ses obligations et prend un amant : faute d’héritier, le roi, trompé, divorce. 
Le onzième chapitre met en évidence comment Farouk tente d’imposer la puissance égyptienne au sortir de la Seconde Guerre mondiale : il poursuit à l’extrême l’arabisation du pays, ce qui conduit à une vague de xénophobie. Il tente de faire de l’Egypte le fer de lance d’un mouvement de revendications du monde arabe, et ce, notamment au moment de la guerre de 1948 contre Israël. Mais le revers des armées arabes (dont l’armée égyptienne) est une atteinte au prestige de l’Egypte qui était, depuis le XIXe siècle, une référence militaire au Moyen-Orient. 
L’immédiat après-guerre est aussi le temps des « ruptures » pour Farouk (chapitre douze) : tout d’abord, du divorce avec la reine Farida, en 1948, ce qui est fort mal vu par la population égyptienne qui y voit « une menace pour la stabilité de la vie familiale musulmane » (p. 203). Son remariage (en 1951 avec Narriman Sadek) est encore plus mal vu. Le roi est de plus en plus critiqué par son entourage proche, et ses frasques provoquent « le dégoût et l’exaspération des Egyptiens » (p. 205). De ce mariage naît un héritier en janvier 1952 : Ahmed Fouad. Mais une manifestation d’étudiants qui rejettent l’héritier vient troubler les réjouissances : le 26 janvier, Le Caire s’embrase. Le roi Farouk est sur la sellette. 
Le dernier chapitre de l’ouvrage se consacre justement à la chute puis à l’exil du monarque. Après que Farouk ait multiplié les maladresses politiques, les Officiers libres prennent le dessus dans la confrontation avec le roi : le 25 juillet, ce dernier est sommé d’abdiquer en faveur de son fils Ahmed Fouad. Il quitte l’Egypte sur le yacht royal « le Mahroussa » et s’installe à Capri, dans l’hôtel Eden Paradisio. Si la crise de Suez en 1956 lui laisse entrevoir l’espoir d’une restauration, Farouk terminera finalement ses jours dans l’errance la plus totale. Les deux dernières pages de l’ouvrage, qui ne propose pas de conclusion, reviennent sur la rumeur selon laquelle le roi Farouk serait mort empoisonné par Nasser, dans un hôtel romain : sa dépouille n’est d’ailleurs pas autopsiée. En tous cas, le régime en place en Egypte en 1963, année de la mort du monarque déchu, empêchera tout faste dans ses funérailles.

Cet essai, extrêmement clair et très vivant, basé sur des archives familiales inédites, rend les propos de l’auteur novateurs et tend à renouer avec la vérité du règne du roi Farouk, sans pour autant le réhabiliter ou le dédaigner. Caroline Kurhan dépeint une figure quasi-tragique inédite. Sa périodisation elle-même (avec ce pari de lire l’accident de 1943 comme le tournant d’une vie et d’un régime politique) est extrêmement intéressante et originale ; aussi, maintenant qu’elle a été proposée, cette périodisation pourrait être développée ou questionnée par d’autres spécialistes de l’histoire de l’Egypte.
Caroline Kurhan, Le roi Farouk, Un destin foudroyé, Paris, Editions Riveneuve, 2013, 232 pages.

http://www.lesclesdumoyenorient.com/

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