vendredi 3 mai 2013

L'après-Bouteflika en Algérie

Interview de Mourad Dhina,cofondateur du mouvement Rachad (2èmepartie). Propos recueillis à Genève par Gilles Munier
L'après-Bouteflika en Algérie: une solution de changement pacifique pourrait s’inspirer de la révolution des œillets au Portugal
L’hospitalisation d’urgence en France du Président Abdelaziz Bouteflika, le 27 avril dernier, a relancé en Algérie le débat sur l’avenir du pays gouverné depuis 50 ans, directement ou indirectement, par l’armée.

L’entretien que nous a accordé en mars Mourad Dhina, opposant en exil à Genève où il dirige une ONG des droits de l’homme, fait le point sur la crise grave qui couve dans ce pays.

Q : Finalement, la guerre du Mali ne risque-t-elle pas de déstabiliser le régime militaire algérien ?

Mourad Dhina : En France, il y a des forces qui disent que c’est tant mieux si Alger s’est laissé embarquer dans cette opération, car cela peut aider à déstabiliser l’Algérie. Mais, ce n’est pas si simple : en Algérie, il n’y a pas un pouvoir, mais des pouvoirs. Chacun tire des ficelles dans l’ombre. Chacun aborde la question des relations avec la France à sa façon, selon ses affinités. A moins d’un changement fondamental en Algérie, les relations franco-algériennes ne seront jamais normales. Elles sont passionnelles, basées sur la méfiance, la ruse, la corruption et trop souvent aussi sur la vassalité.

En fait, si la situation est instable à ce jour en Algérie, c’est parce que le régime paye le prix lourd ce qui s’est passé en 1992 et dans les années qui ont suivi : le terrorisme n’existait pas avant le coup d’Etat et la décennie de massacres. Depuis, l’Algérie ne retrouve plus ses équilibres. Franchement, si rien n’est fait, l’Algérie va tout droit vers des situations à l’irakienne ou à la syrienne… des pays condamnés probablement à être démantelés. La responsabilité de tous les nationalistes algériens, y compris ceux dans les sphères du pouvoir – il y en a beaucoup – est engagée. N’oublions pas que pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien, comme l’a dit Burke..

Les dictatures et les interventions étrangères n’empêchent pas le terrorisme : elles le nourrissent.

Q : On dit que le 11 septembre – la guerre lancée par George W. Bush contre le terrorisme international - a sauvé le régime algérien. Le discours de François Hollande contre le terrorisme au Sahel ne risque-t-il pas d’avoir le même effet.

Mourad Dhina : C’est un discours usé. Les gens en ont assez d’entendre cela. Le décor qui a été mis en place est là pour générer le terrorisme qu’il est censé combattre. Les révolutions arabes ont montré que cet alibi ne tient plus. Mais, c’est quoi ce terrorisme ? Si le régime qui le combat n’est pas capable de résoudre ce problème… c’est qu’il fait partie du problème !

Q : Les prises d’otages au Sahel ont mis sur le devant de la scène politique et médiatique des organisations comme l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) installées au sud de l’Algérie. Quelle est leur influence réelle sur le terrain, et au-delà ?

Mourad Dhina : C’est difficile à dire. Il y a toujours des jeunes, originaires des pays la région, qui s’engageront pour combattre les « mécréants » qui s’en prennent au Sahel. Mais, sur un plan politique, le jeu de ces organisations n’est pas très clair. Elles ont un pouvoir certain de nuisance dans des pays en faillite comme le Mali, ou qui le sont presque comme la Mauritanie et le Niger. Elles y trouvent des terreaux qui leur sont favorables. Mais, elles sont aussi manipulables. N’oublions pas que les « services » algériens et français sont dans la région depuis des dizaines d’années… et que les Américains y arrivent en puissance. Il faut rappeler que les dictatures et les interventions étrangères n’empêchent pas le terrorisme : elles le nourrissent.

La guerre du Mali : un calcul de rentabilité à court terme


Une intervention étrangère avec de gros moyens détruit des pays, c’est sûr – on l’a vu en Afghanistan - mais ne résout rien sur le fond. Le chaos, comme en Irak, n’empêche pas le pétrole de couler à flot. Tant que ce sont des Kurdes, des sunnites ou des chiites qui sont massacrés, cela ne gêne pas vraiment le parisien lambda. La preuve est faite qu’avec une présence militaire occidentale et le soutien d’alliés locaux, les intérêts vitaux des pays agresseurs sont assurés, du moins pour un temps. Pour la France, il est évident que la priorité c’est qu’Areva poursuive l’exploitation des ressources en uranium au Mali et au Niger.

Q : Oui, mais ces opérations ont un coût humain et financier…

Mourad Dhina : Les gouvernements occidentaux font maintenant du management, de la gestion. Ils savent que ces opérations militaires se solderont, peut-être, par 50 ou 100 soldats tués, sur deux ans. Ils assument ce genre de pertes et les sociétés occidentales les acceptent. Cela justifie leurs budgets de la défense et la création d’armes nouvelles. Ils font un calcul très froid et de rentabilité à court terme. A long terme, c’est une toute autre histoire.

Aller vers un Grand Maghreb indépendant, stable et prospère

Q : Quel avenir pour les pays du Maghreb qui résistent au changement ?

Mourad Dhina : Quel que soit ce qui risque de se produire, nous avons tous intérêts, dans nos pays respectifs, à ce que ce soit dans la perspective de la construction d’un Grand Maghreb indépendant, stable et prospère. En Tunisie, en Egypte et en Libye, les gens ont goûté à la liberté, ils n’accepteront plus de se laisser marcher sur les pieds. Ceux qui sont arrivés au pouvoir auront des comptes à rendre, ils seront jugés à leurs résultats. Et, c’est déjà une avancée considérable.

Q : Et ailleurs : en Syrie ?

Mourad Dhina : L’après-Assad sera très dur à gérer. Je ne vois pas les Iraniens abandonner les Alaouites. Assad est bien sûr un tyran, mais l’intervention des puissances occidentales et de pays du Golfe ont aussi des visées géostratégiques autres que celles visant à donner liberté et démocratie aux Syriens. Le chaos semble s’installer d’autant plus que les enjeux sont énormes et que des pays comme l’Iran ou des groupes comme le Hezbollah n’abandonneront pas leurs alliés. D’un côté comme de l’autre, on arme ses « favoris »… mais pour faire quoi ? Les pays du Golfe jouent avec le feu. Ils ne se rendent pas compte qu’eux aussi seront concernés par des changements dans le futur. L’argent n’est pas tout.

En Arabie, un vent de révolte souffle déjà dans l’est du pays et la société saoudienne, dont on oublie qu’une grande partie vit dans la pauvreté et souffre de violations des droits humains, commence à réclamer ses droits et à poser des questions fondamentales sur la légitimité du pouvoir en place et de l’influence des Etats-Unis …

Q : Mais revenons au Grand Maghreb…

Mourad Dhina : Je suis de plus en plus convaincu que nous, Algériens, devons nous placer dans une perspective d’Afrique du nord. Ironie du sort, l’Algérie et le Maroc sont les deux pays qui résistent le plus au changement... Des révolutions à la tunisienne ou à l’égyptienne pourraient s’y produire, emportant tout ou presque. Ce scénario a actuellement plus de chance d’arriver en Algérie qu’au Maroc qui a moins de problèmes structurels et une économie mieux gérée. Le roi tient à ses pouvoirs personnels et croit avoir échappé aux « révolutions arabes » tout simplement en faisant un lifting de la Constitution et en appelant au gouvernement des « islamistes » encore bien maîtrisés par la Makhzen.

Pour cette région, Algérie et Maroc principalement, une version soft de changement méritant d’être explorée fait son chemin : s’inspirer de ce qui s’est passé dans des pays voisins – l’Espagne et le Portugal - longtemps soumis à des dictatures. Le Maroc pourrait évoluer – avec ses spécificités, bien sûr – vers ce à quoi est parvenue l’Espagne : une monarchie vraiment constitutionnelle avec des institutions franchement libres. Et, l’Algérie évoluant peut-être selon une variante de la révolution portugaise, verrait la conjonction d’un mouvement social non-violent auquel se joindrait assez vite les militaires pour convenir d’un véritable changement. La concrétisation de ces deux étapes mènerait certainement à la construction d’un Grand Maghreb viable et fort. Est-ce que ce sera toléré par les grandes puissances, notamment par la France ? Laisseront-elles faire ? Le problème se situe aussi à ce niveau là. Je crois que malheureusement, vu de certains cercles parisiens, l’avènement d’un tel Maghreb pose problème. Ne serait-ce que pour des raisons économiques, la France n’aurait, selon eux, pas intérêt à ce qu’une nouvelle puissance se constitue au nord de l’Afrique, juste de l’autre côté de la Méditerranée. Mais, je reste cependant optimiste et pense que cette option a des chances réelles d’aboutir et que même la France, débarrassée de ses rémanents colonialistes, aurait intérêt à ce que ceci se produise.

* Mourad Dhina - physicien algérien formé au MIT, ancien chercheur au CERN et professeur à l’université polytechnique de Zurich - est un opposant algérien résidant à Genève où il dirige Alkarama, une ONG arabe des droits de l’homme. En 2007, il a cofondé le mouvement Rachad (« droiture » en français) après avoir représenté le Front Islamique du Salut (FIS) à l’étranger. Il milite pour un changement politique non-violent dans son pays, ce qui par les temps qui courent effraie le plus les régimes militaires. Arrêté le 16 janvier 2012 à l’aéroport d’Orly, suite à une demande d’extradition des autorités algériennes qui l’accusent de « terrorisme », il a été libéré six mois plus tard. L’avocat général, Jean-Charles Lecompte, s’est en effet déclaré « défavorable » à son extradition, compte tenu des « incohérences », des « approximations » et de nombreuses « discordances » dans les documents transmis par le régime d’Alger. Le magistrat a qualifié la justice algérienne d’ « ubuesque » !

* Le parcours de Mourad Dhina : une brève histoire de l’avenir (31/1/12)

http://hoggar.org/index.php?option=com_content&view=article&id=3139:le-parcours-de-mourad-dhina-une-breve-histoire-de-lavenir&catid=94:hoggar&Itemid=36


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