dimanche 28 juillet 2013

Hommage au pionnier du cyberactivisme tunisien



Le faire est révélateur de l'être...

Zouhair Yahyaoui, considéré en Tunisie comme « le premier martyr de la lutte pour la liberté sur Internet », mort d’une crise cardiaque après être passé dans les geôles de Ben Ali. Azyz Amami, blogueur et dissident tunisien, qui fut un des acteurs de la révolution de 2011, lui rend hommage dans ce texte.


Zouhayer Yahyaoui (via Facebook)

Je devais avoir 18 ans. Cité El Fawz, Mourouj 5, j’étais encore au lycée. Deux semaines avant, il y avait eu une manif d’élèves, à la fois pour protester contre ce qui arrive à Jenine, et pour faire chier la police.

J’avais fait connaissance de Foued, intéressé par la politique, et nous avions commencé à nous introduire à cette scène pleine de dangers et excitante.Taoufik Ben Brik en était à une nouvelle grève de la faim, et je me demandais toujours d’où Foued avait ces infos.



Aziz Amami à Tunis le 17 février 2011 (Audrey Cerdan/Rue89)

Autour de moi, personne ne parlait de ces sujets, et j’étais avide de savoir : où et comment protester. J’ai lancé la question à Foued, et sa réponse était claire, nette et précise : « Va sur Tunezine.com ».

En ce temps-là, je n’avais pas d’argent de poche. A ma cité, l’argent de poche est un privilège des « krozz ». Je me suis mis à piquer de l’argent par ci par là, du reste pour garantir les 1 500 millimes nécessaires à une heure d’Internet au publinet du coin. Je me rappelle du « 404 » [page d’erreur apparaissant sur les sites bloqués, ndlr] qui s’est affiché, et du gérant du publinet qui m’a changé de place, m’a montré comment utiliser un proxy, et m’a facturé au triple, croyant que je voulais regarder du porn.
Un nouveau monde sous mes yeux

Et c’était un nouveau monde qui s’était ouvert devant mes yeux. Je copiais les articles de Zou [Zouhayer Yahyaoui, qui écrivait sous le pseudonyme « Ettounsi », « le Tunisien », ndlr] sur disquette, les imprimais et en faisait des photocopies pour les copains du lycée. Je me sentais fier de montrer que, voilà, y en a qui résistent, et que nous aussi on a le droit de le faire.

En ce temps-là, ma rage contre le système était tellement personnelle que je n’arrivais à trouver les raisons de continuer à mépriser Zaba [surnom du président Ben Ali, ndlr] que sur Ttunezine ou Takriz. Takriz, où j’ai failli avoir un orgasme en lisant le « Monsieur l’Ordre Public, je t’emmerde » de Fœtus.

Mais Ettounsi avait cette touche spéciale qui le distinguait, cet optimisme poétique et cet acharnement continu. Il était drôle, le plus drôle. Il trouvait toujours le moyen de rigoler, d’ironiser, et d’indigner celui qui le lit. Sans oublier les autres, dont Omar Khayyam et ses flagrants articles.

Je cherchais à connaître ces gens-là, et ils m’aidaient à aller prendre ma part de bastonnades. Je m’y sentais vivant, résistant, de plus en plus aguerri. De loin, je les voyais comme des Hercules.

Et puis vint l’arrestation de Zouhayer. En ce moment, j’ai appris le coût de la parole. Et j’ai appris une leçon, que je considère LA leçon de Zouhayer, son plus grand cadeau, offert à moi, à titre personnel : assumer. Et jusqu’au bout.

Les informations abondaient, à Tunisnews, au Tak [Takriz, ndlr], au journal Al Mawkef et au magazine Tariq El Jadid sur les tortures que Zouhayer a dû subir, sans pour autant donner le mot de passe avant que toute information pouvant toucher à l’integrité de qui que ce soit ne soit effacée par Sophie.
Mon idole, mon héros, mon guide

Ce fût une belle et dure leçon de « rojla », au sens que l’on sacralise aux quartiers, à mon quartier. Zouhayer était « rajel ». Il pouvait se laisser compromettre , mais il a préféré donner l’exemple, à tous ces « Azyz », « Foued », « Tarak », « Kerim » et autres qui le suivaient.

J’ai la tentation de dire que Zou est mon idole, mon héros, mon guide. Cela aurait été très sensationnel et dans l’esprit de la vague. Mais je ne peux me permettre de me coller à lui, si mesquinement.

Zou a été l’un des maîtres desquels j’ai appris à exister, à me lever et marcher, à me défendre et défendre les autres, à rigoler tout en protestant, à rigoler en pleine bastonnade, à rester jeune bon vivant. Un frère que je n’ai jamais connu.

Zouhayer n’était pas un « cyber-dissident », il était LE Tunisien, et il l’est toujours. Merci Zou, pour tout.

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