jeudi 6 décembre 2012

Mezri Haddad : « Ghannouchi est un homme qui transpire la vengeance et honnit la démocratie »



Paris – Voici la suite en exclusivité l’interview de Mezri Haddad, ancien ambassadeur de Tunisie à l’Unesco qui avait démissionné le lendemain de son interview sur BFM TV. Il s’inquiète aujourd’hui de l’évolution que vit le pays au profit des islamistes d’Ennahda et des courants extrémistes salafistes.

Vous qui connaissez si bien les 2 présidents Moncef Marzouki et Moustapha Ben Jaafar, comment expliquez-vous cette compromission ou alliance avec le parti Ennahda ? Est-ce la soif du pouvoir ?

Non, c’est plutôt l’obsession pathologique du pouvoir. Vous devez d’abord savoir que l’alliance avec les islamistes remonte déjà à quelques années. Il n’y a d’ailleurs pas que Marzouki et Ben Jaafar à avoir signé un pacte d’alliance avec la secte ghannouchienne. Il y a aussi Hamma Hammami, Ahmed-Néjib Chebbi et bien d’autres figures emblématiques de l’opposition « progressiste ». Entre 1998 et 2010, beaucoup ont choisi ce genre d’alliance contre le régime. C’est pour cette raison d’ailleurs que j’ai quitté l’opposition pour me rallier à l’Etat tunisien, sans regret. Ce que beaucoup ignorent par contre, c’est que dans cette bousculade au guichet d’Ennahda, Moncef Marzouki devait se distinguer par un acte d’allégeance à Ghannouchi. J’affirme, en effet, que le CPR est une création ex-nihilo d’Ennahda et que Marzouki est un membre secret de la secte ghannouchienne. C‘est pour cette raison que des islamistes lui ont donné leurs voix au moment de la mascarade électorale du 23 octobre et que Ghannouchi l’a choisi comme président.

Ne pensez-vous pas qu’ils risquent de se faire avaler par les islamistes ?

Ils sont déjà dans le ventre du boa qui est entrain de les digérer progressivement. Ils font semblant de conserver leurs spécificités idéologiques et leurs indépendances, mais tout le monde sait qu’ils sont aux ordres des islamistes, lesquels sont aux ordres du Qatar, qui est lui-même l’agent traitant des Etats-Unis d’Amérique dont les stratèges travaillent au morcellement du monde arabe. J’avais parlé dans mon dernier livre de Sykes-Picot et j’ai été ravi de lire il y a quelques jours Mohamed Hassanine Heykel employer exactement le même terme pour qualifier le « printemps arabe » auquel il avait cru tout au début. Ce « printemps arabe » n’a pas commencé en Tunisie, mais en Irak dès 2003.

La troïka au pouvoir serait-elle capable de dérailler et de basculer vers une nouvelle dictature ?

C’est déjà fait. Ceux qui croient encore que l’islamisme dit «modéré » travaille à la consécration de la démocratie en Tunisie se trompent lourdement. Ghannouchi, dont je connais bien le fond de la pensée pour l’avoir bien connu, est un homme qui transpire la vengeance et honnit la démocratie. Les idiots utiles qui ont choisi l’alliance avec Ennahda en seront les premières victimes, comme autrefois le Toudeh et les Moujahidines en Iran.



Comment voyez-vous l’avenir de la Tunisie dans les années qui viennent ?

Je le vois sombre et probablement sanglant. Dans tous les cas de figures, la Tunisie ne ressemblera plus jamais à ce qu’elle fut jadis et naguère. Le plus dur à reconstruire, ce n’est pas une économie aujourd’hui sinistrée, ou une sécurité dont les honnêtes gens payent depuis le 14 janvier l’absence. Les islamistes sont des capitalistes qui admirent le Veau d’or et qui savent rétablir l’ordre par la force des armes s’il le faut. Le plus dur à rétablir, c’est cette sociabilité et civilité qui caractérisaient la société tunisienne. Avec tous les bandits, les terroristes et les malades mentaux libérés de prison ou rentrés d’exil, le risque d’une libanisation en Tunisie est bien réel. Election ou pas, les islamistes ne lâcheront plus jamais le pouvoir. Verra qui vivra !


Kamel Eltaief, ce parvenu fréquentait l’ambassade des États-Unis à Tunis et faisait parvenir aux services américains des secrets d’État

Le poste d’ambassadeur de Tunisie en France a toujours été attribué sans réelle étude. Pour vous, quel est pour vous le meilleur profil pour bien servir les intérêts du pays ?

Ce que vous dites n’est pas tout à fait exact. A l’époque de Bourguiba, la Tunisie a eu en France de très grands ambassadeurs, comme Mohamed Masmoudi ou Hédi Mabrouk, que les nouvelles générations ne connaissent pas. Idem à l’époque de Ben Ali ; il y a eu Moncer Rouissi, un universitaire, Faïza Kéfi, une haute compétence de l’Administration tunisienne, ainsi que Raouf Najar, un brillant avocat. C’était une autre époque et une autre génération. Pour l’époque accablante que nous vivons, le meilleur profil du prochain ambassadeur serait celui d’une femme voilée ou d’un homme barbu, à l’image de la nouvelle Tunisie !

Votre avis sur le rôle de Béji Caïd Essebsi dans la période de transition. Pensez-vous qu’il a bien rempli sa mission ?

Je le pensais et j’ai même tenu à son sujet des propos très élogieux dans mon dernier livre. A l’aune des informations que j’ai pu obtenir après son départ du premier ministère, je peux vous dire qu’il a joué un rôle pernicieux, pas seulement dans le jeu politique tunisien mais aussi dans la destruction de la Libye. L’Histoire sera impitoyable avec cet ancien apparatchik du pouvoir, sous Bourguiba et sous Ben Ali.

Beji Caïed Essebsi avec Kamel Jendoubi, ont fermé les yeux sur le financement occulte des partis politiques, donnant ainsi à Ennahda un avantage considérable sur les autres partis en compétition électorale. Le moins qu’ils pouvaient faire était la réactivation de la loi sur le financement des partis.

S’il a commis des erreurs, lesquelles selon vous ?

La faute morale et politique majeure est selon moi sa synergie totale avec les islamistes, jusqu’à ce qu’il comprenne que le poste de président, les islamiste l’ont promis à l’un des leurs, Moncef Marzouki. Béji Caïd Essebsi a fait toutes les concessions aux islamistes pour mériter la résidence intérimaire. En complicité avec Kamel Jendoubi, il a fermé les yeux sur le financement occulte des partis politiques, donnant ainsi à Ennahda un avantage considérable sur les autres partis en compétition électorale. Le moins qu’il pouvait faire était la réactivation de la loi sur le financement des partis. Il ne l’a pas fait en sachant pertinemment que le robinet qatari coulait à flot sur Ennahda. Il se positionne aujourd’hui comme un rassembleur et un sauveur. Je pense qu’il devrait tirer sa révérence et laisser les véritables patriotes mener la bataille du modernisme contre l’obscurantisme, celle des nationalistes contre les collabos.

Je sais que Bourguiba ne tenait pas en grande estime Beji Caïd Essebsi, contrairement au récit légendaire que ce dernier a fait dans son livre de mémoire. Il ne doit sa carrière et sa longévité politique qu’à Wassila Ben Ammar, sa protectrice au nom de la solidarité tunisoise. D’où d’ailleurs ses relations intimes avec l’un de ses sponsors et fidèle zélote, Tarek Ben Ammar

Il est très actif ces derniers temps, on l’a vu à Paris et surtout à Doha au Qatar. Certain le compare au leader Bourguiba et pensent qu’il est le seul capable à rivaliser avec les islamistes. Qu’en pensez-vous ?

N’est pas Bourguiba qui veut. Pour avoir fréquenté Mohamed Mzali, Tahar Belkhodja, Mohamed Masmoudi, Ahmed Ben Salah et bien d’autres encore, je sais que Bourguiba ne tenait pas en grande estime Beji Caïd Essebsi, contrairement au récit légendaire que ce dernier a fait dans son livre de mémoire. Il ne doit sa carrière et sa longévité politique qu’à Wassila Ben Ammar, sa protectrice au nom de la solidarité tunisoise. D’où d’ailleurs ses relations intimes avec l’un de ses sponsors et fidèle zélote, Tarek Ben Ammar.

Je sais qu’il s’active à droite et à gauche, mais rassurez-vous, ces fréquents voyages à Paris, c’est bien plus pour suivre son bisness avec son son richissime frère et associé en affaires, Slaheddine Caïd Essebsi, que pour rencontrer des hommes politiques français susceptibles d’aider la Tunisie dans son épreuve tragique. Son déplacement au Qatar, l’émirat où se décide l’avenir de notre pauvre pays, n’est qu’un acte d’allégeance pour son altesse royale. Il n’est pas un adversaire des islamistes mais un allié dépité. Je vous l’ai déjà dit, Béji Caïd Essebsi veut à tout prix finir sa carrière au palais de Carthage, même s’il est président d’un pays qui a perdu sa souveraineté et son honneur.

Le seul homme politique capable de rivaliser avec les islamistes et de rassembler tous les patriotes qui croient encore à une Tunisie moderniste, prospère et démocratique, c’est Kamel Morjane. Béji Caïd Essebsi a d’ailleurs tout fait pour exclure de la scène politique les personnalités capables de lui faire de l’ombre. Lors de son passage au premier ministère, il a retrouvé ses vieux reflexes de premier flic en suscitant des dossiers fictifs et des procès iniques contre d’anciens ministres ou d’anciens hauts responsables. La parole toujours « sincère » de Ghannouchi ne lui suffisait pas dans son aspiration à la présidence. Encore fallait-il expurger la scène politique des concurrents potentiels.

Vous citez dans votre dernier livre « La face cachée de la révolution Tunisienne. Islamisme et Occident, une alliance à haut risque » publié en Tunisie aux Éditions Arabesques : “Les apparatchiks, y compris Kamel Eltaïef, attendaient le moment opportun pour agir“. Kamel Morjane est un proche de K.Eltaief qui est très détesté par les Tunisiens pour sa proximité avec Ben Ali et pour ses méthodes plus que contestable. Ceux qui l’ont connu le comparent à un mafieux sans scrupule et sans aucun niveau. Ne pensez-vous pas qu’il n’y a pas de place pour ce genre de personnage à la haute sphère de l’état ?

Vous avez parfaitement raison. Ce Kamel Eltaïef, je ne l’ai jamais rencontré dans ma vie. Lui aussi, je l’ai épargné dans mon dernier livre, mais pas dans le prochain. Je ne lui reproche pas son côté mafieux et son niveau intellectuel leucémique. Je lui reproche sa Trahison de la Tunisie. Depuis l’époque de Mohamed Mzali, ce parvenu fréquentait l’ambassade des États-Unis à Tunis et faisait parvenir aux services américains des secrets d’État. Il a continué à le faire sous Ben Ali dont il a contribué à radicaliser le régime. Il n’a ni convictions politiques, ni le moindre attachement à la patrie. Ben Ali l’a écarté à la demande de Leila Trabelsi, qui lui ressemble à bien des égards. Entre lui et Kamel Morjane, c’est comme entre le jour et la nuit.

Kamel Morjane ! Mais il a beaucoup de mal à trouver sa place déjà dans le camp des modernistes qui semble éparpillé et sans aucune stratégie. Voyez-vous d’autres capables de relever ce défi ?

Non, je ne vois personne à l’exception de Mohamed Jegham et peut-être Ahmed Néjib Chebbi. Je conseille à Mohamed Jegham et Kamel Morjane de se mettre d’accord et de travailler la main dans la main pour sortir le pays de cette terrible situation qui va s’empirer davantage. Je leur dis aussi de relever la tête et de se sentir fiers d’avoir servis un État souverain, jaloux de son indépendance et moderniste malgré ses penchants autoritaires. Ce n’est pas à eux et à tous les serviteurs de l’État de culpabiliser, mais à ceux qui ont trahi leur patri et qui sont au pouvoir aujourd’hui.

Que pensez-vous de Ben Ali et de sa responsabilité dans tout ce qui arrive aujourd’hui à la Tunisie, particulièrement la victoire de l’islamisme ?

Je me suis opposé à Ben Ali lorsqu’il faisait l’unanimité au début de son règne. Je suis devenu par la suite l’un des plus virulents critique du régime. J’ai commencé à douter après sa position courageuse et unique au sujet de l’Irak. J’ai passé dix ans en exil et dix ans à graviter autour du pouvoir, qui a été ingrat à mon égard et parfois même cruel. Cette double expérience dans l’opposition et au sein de l’État me permet aujourd’hui d’affirmer que, du point de vue patriotique, toute l’opposition réunit n’arrive pas à la cheville de Ben Ali et de certains de ses ministres. Il a été indéniablement un président autoritaire.

Il a été injuste avec plusieurs personnalités de l’ancien régime, parmi lesquelles la plus illustre, Habib Bourguiba. Il a bêtement et inutilement interdit la liberté d’expression. Il a écouté l’aile réactionnaire et autocratique du régime et pas sa composante libérale et démocrate. Il a laissé se propager la corruption et la prévarication notamment de sa belle famille, mais quel est le président au monde, y compris occidental, qui n’a pas subi cette tentation ?

Mais Ben Ali, c’est aussi l’homme qui a sauvé la Tunisie de l’hydre islamiste en 1987. Vous me dites qu’il est responsable du triomphe de l’islamisme aujourd’hui, je vous répondrai oui, dans un sens uniquement : c’est qu’il a cru pouvoir contenir le danger islamiste par des mesures exclusivement sécuritaires et autoritaires en négligeant la culture. Je veux dire par là qu’il n’a pas suffisamment permis à la société de développer ses propres défenses immunitaires. Ces défenses ne sont ni le fusil, ni la torture, ni le bâillonnement de la presse, mais une culture séculière et résolument moderniste, une liberté de pensée sans limites. Comme je l’ai toujours écrit, l’islamisme –cette nécrose de la civilisation islamique, ce cancer qui ronge notre sainte religion- est d’abord un problème de culture, d’inculture pour être plus précis. L’ignorance est pour l’islamisme ce que les engrais sont pour une terre infertile.

Mais il ne faut pas accabler Ben Ali même si c’est dans l’air du temps. Il est aussi le bâtisseur qui a complètement métamorphosé l’infrastructure du pays. Qui a maintenu et consolidé le statut de la femme. Qui a rendu performante l’économie tunisienne, alors qu’elle était sinistrée en 1987. Et quoique disent les propagandistes, les opportunistes et les révolutionnaires de la 25éme heure, il a beaucoup fait du point de vue sociale, y compris dans les zones oubliées entre 1956 et 1987.

Lorsqu’il a quitté la Tunisie le 14 janvier 2011, contraint et forcé par des putschistes à la solde du Qatar et des États-Unis, il a laissé la Tunisie avec un endettement plus qu’honorable, avec une économie plus saine et plus compétitive que celles de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et même de l’Italie. Il a laissé une Tunisie à l’abri de la horde intégriste qui sillonnent aujourd’hui le pays et terrorisent les honnêtes citoyens. Il a surtout laissé un pays souverain et maître de ses décisions politiques, économiques et internationales. Où en sommes-nous aujourd’hui, une année après la « révolution du jasmin » ? Déjà dans mon essai de 2002, « Carthage ne sera pas détruite », j’avais rendu à Ben Ali et à son régime ses titres de noblesse et de faiblesse. Aujourd’hui que notre pays traverse l’une des périodes les plus périlleuses de son histoire, je ne retire pas une seule virgule de ce livre visionnaire à bien des égards.

Vous en êtes où dans votre nouveau livre et de quoi s’agit-il ?

Je l’ai pratiquement terminé. Il sera publié en temps opportun. Il s’agit bien évidemment de la sacro-sainte « révolution du jasmin » et de ses conséquences dramatiques sur le monde arabe. Il complète et approfondie La face cachée de la révolution tunisienne, où j’ai été le premier à révéler les secrets de ce complot sur la Tunisie et à mettre en garde l’opinion publique des conséquences de cette hystérie collective. Je veux également être le premier à écrire l’histoire d’une imposture qui a mis la Tunisie plus bas que terre et qui a réveillé les démons de l’anarchie, de l’intégrisme et du néocolonialisme dans toute la région arabe.




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