dimanche 16 décembre 2012

La Campagne de Russie, histoire d’une guerre de géants. Partie XXVI L’agonie

La Campagne de Russie, histoire d’une guerre de géants. Partie XXVI L’agonie


Nous avions laissé les restes agonisants de la Grande Armée se traîner sur les chemins verglacés entre Vilna et Kovno. L’armée se trouve alors sous le commandement du faible maréchal Murat, il ne reste d’énergie que dans quelques officiers valeureux, comme Davout ou plus encore le maréchal Ney, l’éternel commandant de l’arrière-garde française. Le froid est terrible et malgré l’arrivée en terre amie, au milieu des populations polonaises et lituaniennes, des milliers de soldats périrent dans les derniers kilomètres de cette marche de la mort. C’est par -25 °C que la horde dépenaillée arriva enfin vers le 12 décembre à Kovno. L’armée agonise.


Lorsque le général Griois y pénètre, il n’y trouve que le spectacle hallucinant des maisons éventrées, des débris les plus grotesques éparpillés dans les rues. Les grenadiers de la Vieille Garde ont été les premiers à atteindre ce havre… ils se sont empressés, même ces glorieux soldats, de se jeter sur la nourriture des stocks de vivres et surtout sur l’alcool. Ivres, repus, ils ne sont plus en mesure au vu de la faiblesse physique de beaucoup d’entre eux de supporter ce festin. Ils s’assoupissent dans les rues, avec les hommes de la ligne qui arrivent et ne se réveillent plus. Le froid achève de distiller la mort. Leurs cadavres jonchent les rues, toutes les maisons occupées sont ravagées par des hommes rendus fou par les souffrances et les privations. Pour survivre, il faut bien prendre, il faut bien s’emparer de ce qui est nécessaire. A part au contact de rares officiers, la troupe n’a plus aucune discipline, elle sombre dans le pillage et l’avilissement le plus total.

Non loin de la ville se trouve un pont sur le Niémen, il signifie presque la fin du cauchemar, et malgré que les eaux du fleuve soient depuis longtemps prises par les glaces, les hommes hagards s’agglutinent devant le pont. C’est non loin de là que se déroula le pillage du Trésor impérial par des soldats déchaînés et qui s’entretuèrent. Le 13 décembre, les Russes arrivent, les Cosaques notamment. Ils souffrent également du froid et de la faim, mais la victoire donne des ailes aux vainqueurs. Si l’infanterie russe était épuisée et décimée, les Cosaques de l’avant-garde maintenaient la pression. Ils avaient monté de petits canons sur des traineaux et ne perdaient plus une occasion pour harceler les hommes du maréchal Ney. C’est dans ces circonstances, qu’avec une poignée de braves, ce dernier mène le dernier combat de la Grande Armée.

Ce combat a lieu le 14 décembre 1812, alors que Ney ne comptait plus qu’une trentaine de fidèles autour de lui, Bavarois, Wurtembergeois et Français. Il en comptait encore environ 300 à Vilna, seulement 5 jours plus tôt pour faire face aux Russes. La mort, les Cosaques et surtout le froid avaient fait leur office. S’emparant d’un fusil, il montre l’exemple et fait le coup de feu contre les Cosaques. Ils sont hors de portée et ont avec eux quelques canons montés sur traineau, le combat est inégal. Pour donner du temps aux débris qui quittent la Russie, Ney combat toute la journée en défendant la porte dite de Vilna. Au soir, abandonné des derniers fidèles, il quitte la position et traverse seul le pont du Niémen. Il n’y avait plus que des morts et des prisonniers derrière lui. Il fut le dernier Français à quitter la terre russe, qu’ils avaient violé à la fin de juin. Il avait sauvé les derniers restes de l’armée et mérité le surnom de « brave des braves ».

La campagne de Russie se terminait donc, en ce 14 décembre, virtuellement, bien que pour les hommes et l’armée, l’agonie se prolongea durant tout le mois de décembre et même au-delà, en janvier et février 1813. Les Russes épuisés et décimés n’avaient pas poussés plus en avant, à peine étaient-ils entrés en terre polonaise… pour le moment. Sur une armée de 110 000 hommes au départ de la retraite, à la mi-octobre, Koutouzov déjà malade n’alignait plus que 30 000 survivants. Les deux géants étaient terrassés. Certes la victoire était grande chez les Russes, l’ennemi avait été repoussé au prix de pertes terribles. Napoléon avait perdu une immense armée, et de grandes quantités de matériels. Surtout son prestige était sérieusement ébranlé, ce prestige et cette force militaire sur lesquelles reposait justement son empire.

C’est le 18 décembre, qu’il atteint enfin Paris, pour lever une nouvelle armée, car s’il a été vaincu, il n’a pas été écrasé, il veut tenter la chance d’une nouvelle campagne, qui ne visent plus qu’à défendre ce qu’il a construit. Après Kovno, le maréchal Murat s’effondre piteusement, signe avant-coureur des défections futures. Dans un conseil, il étale ses griefs contre son gendre, le désigne comme responsable et lance des récriminations. Murat décide d’abandonner l’armée à son tour, il veut rentrer à Naples… il voudrait bien garder la couronne du royaume napolitain ! N’ayant plus de commandant, c’est finalement au non moins héroïque Eugène de Beauharnais, le Vice-roi d’Italie et le fils de Joséphine que revînt la tâche ingrate de commander les restes malades et décharnés de la Grande Armée défunte.

Elle se répand en Pologne et en Prusse-Orientale, recueillit par les populations plus ou moins hostiles, ou effarés d’un tel retour, après avoir vu des centaines de milliers d’hommes traverser le Niémen. Ils sont 40 000 encore, peut-être un peu plus mais beaucoup vont mourir dans les asiles misérables de Königsberg et d’autres villes de la région. Le spectacle incroyable de ses débris humains, d’hommes emmitouflés dans des robes ou des fourrures de femmes, ayant les jambes emmaillotées dans des chiffons achèvent de détruire l’image de la glorieuse armée de Napoléon. Les vainqueurs de Iéna, haïs des Allemands et des Prussiens n’étaient plus que des épaves humaines, grotesque spectacle. Ce qui restait d’eux, s’étalaient dans les rues, les cafés, ou les survivants purent dépenser leur butin, pour s’empiffrer et s’enivrer. Ces hommes qui ont connu la mort de près à de nombreuses reprises se jettent à corps perdus dans des bacchanales incroyables.

Les malades eux sont épuisés, décharnés et agonisants. Ils vont mourir par milliers dans les hôpitaux de fortune, avec les blessés, les gelés, les gangrenés… Beaucoup meurent tout simplement d’épuisement, ils sont arrivés en effet à bon port mais ayant laissé en chemin jusqu’à leurs dernières forces, ils périssent en silence, hagards. Beaucoup meurent également tout simplement du surcroit d’abondance. Les survivants sont dévorés par la vermine, poux, puces, gale, qui n’arrangent pas à la désastreuse situation sanitaire de l’armée. La quantité importante de cadavres posera d’ailleurs des problèmes immédiats aux autorités militaires et locales, tant françaises, polonaises que prussiennes et russes. Partout, il y a des milliers de cadavres à ensevelir, ils attendront empilés comme des bûches un temps plus propice et la réquisition d’une main d’œuvre locale.

La campagne de Russie était terminée… mais pas la guerre. Les destructions et les morts avaient conduit l’état d’esprit des survivants parmi l’armée russe à un tel niveau d’exaltation vengeresse, que l’avis du vieux et sage Koutousov, toujours très prudent, ne fut pas écouté. Il aurait souhaité qu’une fois l’ennemi vaincu et expulsé de Russie il fût mis un terme au conflit. Il estimait que le véritable ennemi à abattre était Ottoman et que la poursuite d’une guerre continentale n’apporterait que de nombreux désastres sur le point humain. Alexandre ordonna une campagne d’hiver… les restes transis des armées russes durent donc commencer l’attaque et la « libération » de l’Europe dans un état de décomposition qui tendait à rejoindre celui avancé des Français. L’aventure dès lors ne pouvait se terminer qu’à Paris…

Griois raconte dans ses mémoires, son arrivée salutaire dans un village de Pologne, le 16 décembre au matin, après des mois de souffrances, lui et quelques camarades trouvaient l’abri salutaire et doucereux d’une auberge, un luxe inouï :

« Le lendemain 16, je me remis en route de grand matin, le froid avait redoublé de force, et malgré le foin dont le traîneau était garni et les lambeaux de fourrure dont j’étais enveloppé, j’avais le visage glacé et je ne sentais plus mes membre engourdis. Une forte brise du nord, chargée de glaçons, me déchirait la poitrine, et je croyais réellement que je n’y résisterais pas […] Bientôt nous entrâmes à Stallupönen, bourg prussien sur l’extrême frontière, et je descendis de mon traîneau à la porte d’une espère de petite auberge d’assez mauvaise apparence. Mais j’entrai dans une salle bien chaude et une odeur agréable de café, les jattes de lait, le beurre, les œufs que j’aperçus sur les tables me causèrent une vive sensation de joie et de surprise. Un coin de table était libre, vite je m’en emparai avec mon lieutenant et quelques minutes après, je fis avec une jatte de café au lait, d’excellent beurre et du pain, à discrétion, le déjeuner le plus savoureux de ma vie ! […] J’examinai ensuite les groupes nombreux qui entouraient chaque table, quel singulier tableau ! Des militaires, des employés, des femmes affublées des plus grotesques vêtements remplissaient la salle. Un air de jubilation, une espère d’enivrement se peignaient sur leurs visages maigres et décharnés, dont une crasse épaisse déguisait la pâleur ».
Источник: Голос России.

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