vendredi 17 août 2012

Faut-il craindre le monde virtuel ?




Faut-il craindre le monde virtuel ?
  Avec les images de synthèse, véritables êtres de raison, entièrement calculées sur ordinateur à partir de modèles mathématiques, on pénètre à cent pour cent dans le fameux monde virtuel, le cyberespace. Équipé d’une prothèse, un casque spécial, on s’immerge littéralement dans l’image, on y évolue en interaction avec des « objets » et des « êtres » tous plus immatériels les uns que les autres. Ces casques, au départ reliés à de gros systèmes informatiques, ont été conçus pour équiper des simulateurs de vol pour avions de combat. Les balbutiements de ces machines remontent au milieu des années 60. Au Massachusetts Institute of Technology, le docteur Sutherland avait imaginé un casque qui offrait au pilote, simultanément, le vrai paysage et des images graphiques superposées, par exemple une mire de tir. Le prototype, dénommé « Épée de Damoclès » fut finalement réalisé en 1970.
Un dangereux contrôle social
 « Au tournant du siècle, lorsque la réalité virtuelle sera largement diffusée, elle ne sera pas considérée comme une moyen d’appréhension de la réalité physique, mais plutôt comme une réalité supplémentaire. La réalité virtuelle nous ouvre un nouveau continent », écrivait en 1989 Jaron Lanier, l’un des gourous du cyberespace. Un univers truqué que le romancier américain Philip K. Dick avait pénétré par le seul pouvoir de son imagination. Deux de ses nouvelles de science-fiction ont déjà servi de scénario à Total Recall et à Blade Runner. Des films où les images virtuelles et images réelles, intimement mélangées, « matérialisent » les scènes impossibles sorties du cerveau enfiévré de l’écrivain de science-fiction.
  Pour Gérard Barrière, philosophe, historien de l’art, « le virtuel pourrait bien être la révolution artistique du millénaire, mais il pose aussi des problèmes vertigineux dont 80 % restent à venir ». Philippe Quéau va dans le même sens lorsqu’il écrit : « Le risque le plus apparent, c’est de si bien croire aux simulacres qu’on finit par les prendre pour réels. » Confusion d’autant plus pernicieuse qu’on mélangera aux images de synthèse des images de la réalité,  juxtaposition que les spécialistes nomment « hyperimages ».
  Dans notre société de loisir et de chômage structurel, ces mondes de synthèse risquent de devenir des refuges, « des drogues visuelles, capables d’occuper les esprits et les corps, tout en développant de nouveaux marchés, et aussi de nouvelles formes de contrôle social », poursuit-il. Gare alors au retour vers le réel, à la retombée sur terre. A ce moment, la confusion du matériel et de l’immatériel risque d’être périlleuse. Exemple : la première vraie guerre par images de synthèse interposées, faite durant le conflit du Golfe. Elle coûta la vie à des soldats britanniques dont les véhicules, devenus images virtuelles sur les viseurs des avions américains, furent pris pour cible par ces alliés.

Le traumatisme des adolescents
  Aujourd’hui, le coût des visio-casques a tendance à baisser rapidement. On en trouvera bientôt au prix des jeux vidéo haut de gamme, ils seront donc à la portée des adolescents. Gageons qu’alors il se trouvera bien un producteur pour leur proposer un scénario du type « Massacre à la tronçonneuse » dans lequel le joueur muni de son casque tiendra le rôle du meurtrier. La victime n’en saignera pas moins et poussera d’horribles cris sous les assauts de la tronçonneuse, également virtuelle. Pour les enfants et les adolescents fragiles, cet envahissement du réel et de l’imaginaire par des créatures et des actions virtuelles risque d’être traumatisant. Psychologue au CNRS, spécialiste des enfants, Roger Perron estime que le danger est réel pour des adolescents qui, dans leur prime jeunesse, ayant eu des difficultés à passer le premier stade décisif d’individualisation, s’en sont sortis en enkystant leur angoisse dans ce que les spécialistes nomment un « noyau psychotique ». Que, lors d’une expérience virtuelle particulièrement éprouvante, les parois de ce « noyau » viennent à se rompre et l’adolescent sombrera dans une grave psychose. Un risque beaucoup plus grave que la simple « toxicomanie » qu’entraîne parfois chez les enfants l’usage du baladeur, des jeux vidéo ou de l’informatique.
  Sous l’avalanche d’images, de sons, de textes numérisés, le problème est de garder notre libre arbitre dont Pascal prévoyait la perte en ces termes : « Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême. Trop de bruit nous assourdit. Trop de lumière nous éblouit. Les quantités extrêmes nous sont ennemies. Nous ne sentons plus, nous souffrons ».

M. Pascal, Le Point, n° 1156, 12 novembre 1994.
Document 2 – Entretien avec P. Lévy et J.P. Balpe1.
  Quels effets sur les rapports humains peut avoir la prolifération actuelle des moyens de communication auxquels les technologies sans fil confèrent une puissance accrue ?
   Pierre Lévy. La première conséquence souvent attribuée à ce phénomène, c’est la substitution éventuelle de la rencontre physique par les télécommunications. Je pense qu’il s’agit d’un fantasme exploité par une idéologie technophobe selon laquelle nous risquons de perdre notre corps. Le vrai monde serait en train de disparaître. Or, depuis un siècle, alors que les moyens de communication ont constamment progressé, on constate que les moyens de transport n’ont cessé de se développer et d’être de plus en plus utilisés. La corrélation est très forte : plus on télécommunique, plus on se déplace physiquement. Il n’y a donc pas substitution mais, au contraire, entraînement mutuel. La véritable dynamique n’est pas dans le déplacement du réel par le virtuel, mais dans l’augmentation générale de tous types de contacts, d’interactions, de connexions… Par ailleurs, des études ont établi que les gens qui utilisent le plus le téléphone sont ceux qui rencontrent le plus d’autres personnes physiquement. On trouve d’un côté, l’homme d’affaires ou le chercheur, qui travaillent de manière coopérative, utilisent Internet et le téléphone portable et font de multiples rencontres. De l’autre, la personne âgée, dont le téléphone ne sonne jamais, attend désespérément que ses petits-enfants l’appellent et ne rencontre que les commerçants du quartier. Pour moi, le téléphone sans fil illustre parfaitement ce phénomène. Non seulement on voyage mais, en plus, on télécommunique. C’est la matérialisation du fait qu’il n’y a pas d’opposition entre les télécommunications et la communication réelle.
 − Jean-Pierre Balpe. Il n’est pas évident que l’instantanéité favorise l’intelligence. Lorsque les communautés intellectuelles réagissent en temps réel, elle ne prennent plus aucun recul et se privent ainsi d’une maturation nécessaire. Avec le courrier électronique, vous avez à peine le temps de répondre à une question qu’une autre arrive. La compression du temps réclame une gestion de la réflexion. Elle demande à l’individu d’être capable de dire : maintenant, je vais réfléchir. Or, les gens capables d’avoir une telle approche de la pensée font partie de ceux qui possèdent un haut niveau intellectuel. Le phénomène va donc accentuer encore la coupure avec ceux qui n’ont pu accéder à ce niveau. Mon gros souci réside dans le constat qu’une société à deux vitesses est en train de s’installer très vite.
  La communication n’est-elle pas en train d’envahir chaque instant de la vie professionnelle et privée ?
  Pierre Lévy. A mon avis, le problème est tout à fait réel dans le domaine du travail. Les cadres, souvent en déplacement, de moins en moins au bureau, ne sont plus jamais tranquilles, même dans le TGV. Leur temps est exploité au maximum. De plus, la distinction entre le travail et la vie privée devient de plus en plus floue. En revanche, on ne peut éviter de constater que les gens qui n’ont aucune raison professionnelle particulière d’utiliser des téléphones portables ou des systèmes de radiomessagerie, s’en servent justement pour maintenir le contact. On se demande juste « comment ça va ». On n’échange pas vraiment d’informations. Mais les gens aiment ça ! Dans les aéroports, on voit des gens qui ont l’air très occupés avec leur téléphone portable alors qu’ils ne disent que des banalités. Juste pour rester en contact avec leurs congénères.
  Jean-Pierre Balpe. Moi, je refuse le téléphone portable. Si je l’avais, je sais que je tomberais dans un piège qui fait qu’à toutes minutes du jour, je serais pris par l’urgence de régler des petits problèmes quotidiens et je n’aurais plus le temps de faire autre chose. Je préfère le filtre du répondeur. Je peux alors mieux gérer mon temps. Je me suis donné des heures précises pour utiliser Internet. Sans cela, je sais que je serais dans cette instantanéité de l’urgence.
 Beaucoup de problèmes sont filtrés par la distance qui donne à chacun une zone de respiration qui permet d’avoir une pensée autonome. Or les gens croient que plus ils sont sollicités par ce flux d’interaction, plus ils sont importants. Le téléphone portable devient ainsi un signe de distinction sociale. Les gens passent leur temps à communiquer; ce qu’ils disent est sans intérêt mais cela leur donne un statut. Je crains qu’Internet devienne également un statut social. C’est le cas actuellement avec l’adresse électronique. Je crains que le flux de pensée n’empêche de penser.
  Faut-il développer un apprentissage particulier pour maîtriser les nouveaux moyens de télécommunication ?
  Pierre Lévy. La difficulté est souvent plus psychologique que technique ou financière. Chacun doit pouvoir identifier ce qu’il a envie de savoir et se sentir autorisé à l’apprendre. Pour cela, il faut des réflexes intellectuels qui permettent de s’orienter. Cela relève de l’enseignement primaire. Il faut savoir se servir d’un dictionnaire ou d’un index. Quelqu’un qui a bien réussi son enseignement primaire n’a pas besoin de plus. L’enseignement devrait mettre beaucoup plus l’accent sur ce point. L’autre risque concerne la consommation passive. Internet peut devenir une grosse télévision. Au contraire, chacun doit se rendre compte qu’il a quelque chose à enseigner aux autres. La richesse de cet échange nous met tous en situation de participer à l’intelligence collective.
  Jean-Pierre Balpe. Je ne crois pas que le cerveau humain soit capable de s’adapter à des technologies qui fonctionnent en temps réel. Le temps réel de la machine, c’est la vitesse de la lumière. Notre cerveau ne fonctionne pas comme cela. Il faudrait que nous devenions tous des génies capables, en une fraction de seconde, d’analyser toutes les implications de ce qui se passe et de réagir. Le cerveau collectif peut-il, lui, réagir aussi vite que la machine ? Je crois que non. L’homme n’est intelligent que lorsqu’il prend le temps de réfléchir. Dans l’urgence, on revient à l’instinct, qui représente le fonctionnement en temps réel pour l’homme. En voiture, on freine sans réaliser ce qu’on fait. Cela entraîne des erreurs qui provoquent des accidents que l’on aurait pu éviter en réfléchissant un peu. Les réflexes sont primitifs. C’est le cerveau reptilien qui agit. Le cerveau supérieur, lui, prend son temps.

Pierre Lévy et Jean-Pierre Balpe, supplément Le Monde, 20 novembre 1997. Propos recueillis par Michel Aberganti.
1. Pierre Lévy et Jean-Pierre Balpe sont philosophes et professeurs au département hypermédia de l’université Paris VIII.
Document 3 : Le Multimédia
  Parce que notre civilisation s’organise désormais socialement autour de la circulation de l’information, le multimédia et les inforoutes vont en devenir un élément privilégié. D’une part, traitant et véhiculant l’information sous une forme « naturelle », ils facilitent la compréhension entre les hommes. D’autre part, par la bidirectionnalité des messages qui peuvent être non hiérarchisés, associatifs ou digressifs, ils conduisent à de nouveaux usages médiatiques qui cassent le modèle vertical des media de masse. L’interactivité permet le partage des pouvoirs entre le diffuseur et l’utilisateur, l’usage de l’hypertexte autorise une personnalisation des contenus délivrés. Enfin, ils engendrent de nouvelles formes de sociabilité, déjà observables chez les « visiteurs » d’Internet. Cependant, le multimédia et les inforoutes peuvent aussi créer une société fondée sur l’apparence, une société qui exclurait toute rigueur intellectuelle et tout esprit d’analyse, et qui abolirait les notions de patience et de concentration, que ce soit en matière de loisirs, d’information ou d’enseignement. Par ailleurs, ils pourraient substituer aux relations humaines directes des perceptions hyperindividualisées issues d’ordinateurs, eux-mêmes alimentés par d’énormes systèmes technoscientifiques (électricité, électronique, télécommunications) et liés à leur croissance. Nous renvoyons ici aux publications traitant de la dépendance d’individus (nous !) ne pouvant subsister, voire exister, que s’ils sont connectés à ces « organes d’échanges » artificiels, et aux meilleurs ouvrages de science-fiction ainsi qu’aux articles de presse commentant la grande panne d’électricité survenue à New York au début des années 80, et analysant les conséquences sociales des défaillances de tels systèmes.
  On commence à s’apercevoir que cette idéologie de l’information et de la communication engendre beaucoup d’anxiété due à une incapacité à trier, comprendre, digérer puis transformer la masse des informations qui n’apprennent rien par elles-mêmes, qui ne sont en fait que des données brutes à analyser et qui nous submergent.
D. Monet, Le Multimédia, © Flammarion, 1997.
Document 4 : Comment ne pas utiliser le téléphone portable.
  Rien de plus facile que d’ironiser sur les utilisateurs de téléphone portable. Toutefois, il faut savoir à laquelle de ces cinq catégories ils appartiennent. Au premier chef, viennent les handicapés, fussent-ils légers, contraints de rester en liaison constante avec un médecin ou le SAMU. Louée soit la technologie qui leur offre cet instrument salvateur. Ensuite, on a ceux que les lourdes charges professionnelles obligent à accourir à la moindre urgence (capitaines des pompiers, médecins de campagne, etc.). Pour ceux-là, le portable est une dure nécessité, vécue sans joie.
 Tertio, les couples illégitimes. C’est un événement historique : ils peuvent enfin recevoir un appel de leur partenaire clandestin sans que la famille, la secrétaire ou les collègues malveillants interceptent la communication. Il suffit que seuls elle et lui (ou lui et lui, ou elle et elle, les autres combinaisons éventuelles m’échappent) connaissent le numéro. Les trois catégories susdites ont droit à tout notre respect : pour les deux premières nous acceptons d’être dérangés au restau, au ciné ou à un enterrement; quant aux adultères, ils sont en général très discrets.
  Suivent deux autres catégories à risque (le leur davantage que le nôtre). D’abord, il y a ceux qui ne conçoivent pas de se déplacer sans avoir la possibilité d’échanger des frivolités avec des parents ou amis qu’ils viennent de quitter. Difficile de les condamner : s’ils ne savent pas échapper à cette compulsion pour jouir de leurs instants de solitude, s’ils n’arrivent pas à s’intéresser à ce qu’ils font à ce moment-là, s’ils sont incapables de savourer l’éloignement après le rapprochement, s’ils veulent afficher leur vacuité et même la brandir comme un étendard, eh bien, tout cela est du ressort d’un psy. Ils nous cassent les pieds, mais il faut comprendre leur effarante aridité intérieure, rendre grâces au ciel d’être différents d’eux et pardonner (sans se laisser gagner par la joie luciférienne de ne pas leur ressembler, ce serait de l’orgueil et un manque de charité). Reconnaissons-les comme notre prochain qui souffre, et tendons l’autre oreille.
  Dans la dernière catégorie, on trouve – aux côtés des acheteurs de faux portables, au bas de l’échelle sociale – ceux qui entendent montrer, publiquement, qu’ils sont sans cesse sollicités, consultés pour des affaires urgentissimes d’une éminente complexité : les conversations qu’ils nous infligent dans les trains, les aéroports ou les restaurants, concernent de délicates transactions monétaires, des profilés métalliques jamais arrivés, des demandes de rabais pour un stock de cravates, et tant d’autres choses encore qui, dans l’esprit du téléphoneur, font très « Rockefeller ».
  Or, la division des classes est une abominable mécanique : le parvenu aura beau gagner un fric fou, d’ataviques stigmates prolétaires lui feront ignorer le maniement des couverts à poisson, accrocher un Kiki à la lunette arrière de sa Ferrari, un saint Christophe au tableau de bord de son jet privé, et dire qu’il va « au coiffeur » ; aussi n’est-il jamais reçu par la duchesse de Guermantes (et il rumine, se demandant bien pourquoi, vu qu’il a un bateau long comme un pont).
  Ces gens-là ignorent que Rockefeller n’a aucunement besoin d’un portable, car il possède un immense secrétariat, si efficace que c’est à peine si son chauffeur vient lui susurrer deux mot à l’oreille. L’homme de pouvoir n’est pas obligé de répondre à chaque coup de fil. Voire. Il n’est là pour personne. Même au plus bas de l’échelle directoriale, les deux symboles de la réussite sont la clé des toilettes privées et une secrétaire qui répond « Monsieur le directeur est en réunion ».
  Ainsi, celui qui exhibe son portable comme symbole de pouvoir déclare au contraire à la face du monde sa désespérante condition de sous-fifre, contraint de se mettre au garde-à-vous au moindre appel du sous-administrateur délégué, même quand il s’envoie en l’air, condamné, pour gagner sa croûte, à poursuivre nuit et jour ses débiteurs, persécuté par sa banque pour un chèque en bois, le jour de la communion de sa fille. Arborer ce type de téléphone, c’est donc montrer qu’il ne sait rien de tout cela, et c’est ratifier son implacable marginalisation sociale.

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