samedi 1 juin 2013

L’ombre d’Amina, la Femen tunisienne, plane sur Alger


Ils se sont donné rendez-vous en milieu de matinée devant l'ambassade tunisienne en Algérie. Des militants de la cause féministe ont tenté d’organiser jeudi un sit-in pour montrer à la représentation diplomatique tunisienne basée à Alger le soutien qu'ils portent à la Femen Amina Tyler, à nouveau inquiétée par la justice de son pays. Rapidement dispersé par le personnel diplomatique tunisien avec l'aide de la police locale, le collectif dénonce la "complicité" du pouvoir algérien devant la montée de l'idéologie islamiste dans les pays voisins et réclame l'émancipation de la femme à travers tout le monde arabo-musulman.
C'est sous les coups de dix heures qu'un groupe de cinq militants algériens a fendu jeudi la fine pluie qui tombait sur la capitale algérienne, s'avançant avec assurance en direction de l'ambassade tunisienne. "Nous sommes venus ici en soutien à la militante féministe tunisienne Amina, qui est jugée aujourd'hui à Kairouan [ndlr au centre de la Tunisie] pour avoir écrit le mot "Femen" sur un mur, près d'une mosquée", a expliqué le  meneur de troupe, Zak Ostmane.

Balbutiant voire marginal, le mouvement féministe inspiré des Femen, ce groupe contestataire ukrainien, qui a la particularité de mener des actions coup de poing seins nus, existe bel et bien en Algérie. Et ce, notamment grâce à l'énergie que Zak et son groupe d'amis insufflent au quotidien à cette "cause noble et juste". Ému par le "courage d'une gamine de 19 piges", qui a fait scandale une première fois en Tunisie en ayant posté des clichés d'elle à moitié dévêtue sur les réseaux sociaux et une seconde fois en ayant affronté le 19 mai dernier "pas moins de 40 000 islamistes" à Kairouan, ce blogueur algérien ne relâche pas ses efforts depuis ses 14 ans et sa première mobilisation pour "libérer la femme arabe de ses chaînes". Ce goût pour l'engagement, Zak dit le devoir beaucoup à sa mère qui l'a entraîné très jeune dans des manifestations publiques dans les rues d'Alger.
Longtemps, le comité algérien de soutien à la Femen tunisienne, connue sous le pseudonyme d'Amina Tyler, a tenu à garder secret le lieu et l'heure précise de leur action. Une façon de se prémunir du contrôle étroit des autorités étatiques sur ce type de protestation et d'éviter un sabotage. "Il ne faut pas se leurrer l’Algérie reste un Etat militaire", nous avait confié Zak lundi dernier, occupé par les préparatifs. C'est finalement le jour du procès d'Amina à Kairouan, ce jeudi, qui a été marqué d'une pierre blanche dans leur agenda. Interpellée par les forces de l'ordre à Kairouan en marge d'un rassemblement massif de partisans islamistes, Amina se trouve à l'heure actuelle derrière les barreaux d'une prison. Son sort doit se jouer aujourd'hui : elle est appelée à comparaître pour possession de gaz lacrymogène et profanation de cimetière. Elle risque jusqu'à cinq ans d'emprisonnement. Quant au lieu de la manifestation, le site de l'ambassade de Tunisie à Alger s'est imposé de lui-même.
Laissant ses compagnons de route, Zak est entré seul et sereinement à l'intérieur de l'ambassade tunisienne. Son objectif : remettre en main propre aux hauts fonctionnaires tunisiens une déclaration exigeant la libération immédiate d'Amina Tyler ainsi qu'une pétition, mise en ligne mardi et signée à ce jour par une centaine de personnes. Un geste symbolique et pacifiste du comité algérien de soutien à Amina boudé par les représentants diplomatiques tunisiens. "Il n’y a personne pour nous recevoir, m'a-t-on dit à la réception. C’est bizarre qu’un jeudi à dix heures du matin à Alger une ambassade soit fermée", lance Zak, à la sortie. "Mais au moins tout est déposé", se satisfait-il. A ses côtés, Douaïb fustige le mépris du personnel diplomatique tunisien. "L'accueil était nettement différent la fois où on a manifesté contre l’assassinat de Chokri Belaïd. Cette-fois là, ils avaient besoin de nous. Les diplomates nous avaient même pris en photo et avaient accepté d'être pris en photo", se souvient-il.
L'Algérie "complice" des islamistes tunisiens
Mais cette fois-ci, le personnel diplomatique leur a demandé tout bonnement de "déguerpir" alors même qu'ils se trouvaient sur le trottoir, soit en dehors des enceintes de l'ambassade. "C'est inadmissible que des agents diplomatiques fassent la loi sur le sol algérien !", s'est indigné Kader, l'un des protestants. En renfort, un officier de police algérien a fondu à toute vitesse sur le groupe d'activistes pour interdire appareils photo et caméras, en demandant à Zak de supprimer les clichés de la manifestation qu'il avait réussi à prendre. "Il n'a même pas essayé d'écouter et de comprendre la raison de notre présence. Il ne connait pas Amina Tyler, il a cru que je parlais d'Amina Haider, la militante sahraouie. Et quand j'ai commencé à parler de notre combat contre l'islamisme, il s'est senti offensé et nous a demandé de partir sur le champ. En Algérie, certaines personnes, comme ce policier, ne connaissent même pas la différence entre islam et islamisme", déplore Zak.
Excédé par le zèle de l'officier de police, Kader dénonce sans détour l’hypocrisie des autorités algériennes. "Ils sont complices des régimes despotiques et islamistes en Tunisie et en Egypte. Entre un système démocrate et laïque et un système théocratique, le pouvoir algérien et le Président Bouteflika ont clairement montré leur préférence depuis 1999", assure Kader, regrettant les années 1970 quand la femme algérienne se promenait paisiblement seins nus sur la plage et quand l'homme détournait naturellement son regard par respect et pudeur. "Dans les années 1990, les laïques étaient encore majoritaires en Algérie, aujourd’hui en 2013 ils sont clairement dans la minorité en Algérie", déplore enfin Zak.

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