lundi 25 mars 2013

Le conspirationnisme contemporain : une vieille histoire

Un article de Jean-Philippe Schreiber, directeur de recherche du FNRS, professeur à l’université libre de Bruxelles
barruel Nul ne s’étonnera qu’aujourd’hui comme hier, certains s’évertuent à ne voir le cours du monde qu’au travers d’une grille de lecture conspirationniste. Ce qui est neuf, en revanche, c’est que dans un monde relativiste — le nôtre — où les modes de communication et les réseaux sociaux nivellent les discours, où s’affirme l’idéologie du doute permanent, les spéculations complotistes recueillent de plus en plus de succès parmi ceux qui sont aveuglement prêts à se fier à des croyances simplificatrices.
Sans trop savoir que ces élucubrations ont souvent plus de deux siècles… L’idée du complot est en effet vieille comme la modernité et ressasse depuis la Révolution française les mêmes théories, à peine actualisées.
«Dans cette Révolution Française, tout, jusqu’à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué ; tout a été […] amené par des hommes qui avaient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans les sociétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les moments propices au complot»
Ainsi s’exprimait, en 1798, l’abbé Augustin de Barruel.
Pensée antimoderniste
Cette idée d’un complot permanent marquera la pensée antimoderniste, de sorte que nombre de discours conspirationnistes, jusqu’en ce début de XXIe siècle, ne sont en fin de compte qu’une longue resucée de sa pensée. Barruel a constitué un véritable bréviaire pour ceux qui ont développé l’imaginaire du complot, notamment par la légende des Illuminés — la conspiration menée par des chefs invisibles afin de manipuler les gouvernements et accaparer le pouvoir.
Ces délires peuvent être balayés d’un revers de main, parce qu’ils ne sont après tout que l’expression d’une vision magique du politique. Mais ce serait un peu court. Les théories du complot permanent puisent aux mêmes sources, se nourrissent depuis deux siècles de la même historiosophie, répondent à des mêmes schèmes rhétoriques et offrent une explication des maux du monde qui structure maints discours contemporains sur le réel.
L’Église catholique, mise à mal par la modernité, a joué à la fin du XIXe siècle un rôle capital de ce point de vue, préparant le terrain à la sécularisation de motifs qui s’énonçaient pour l’essentiel sur un registre théologique ou apologétique, contribuant à donner à la théorie du complot une force performative peu ordinaire.
La sécularisation du fantasme
L’idée du complot est d’une puissance redoutable parce qu’elle mobilise les ressorts de la pensée mythique — le mythe ayant précisément pour fonction de tout expliquer. Elle relève du mythe aussi parce qu’elle suggère un dédoublement du monde, la réalité apparente n’étant que le voile derrière lequel opèrerait un autre monde, insaisissable, qui en fixerait les règles et serait le lieu véritable du pouvoir.
Pierre-André Taguieff a montré que le principal véhicule en fut les Protocoles des Sages de Sion ; toutefois, l’Église catholique a concouru à entretenir ce mythe politique d’une prétendue puissance cachée, trente ans avant la diffusion des Protocoles. L’encyclique Humanum Genus de Léon XIII, fulminée en 1884, s’inscrit au cœur de cette logique, lui offrant une formidable chambre d’écho : la théorie de la conspiration, dans ses ressorts rhétoriques comme dans l’argumentaire théologique, y est tout entière. Les conceptions qui seront développées ultérieurement, nourrissant le mythe du complot mondial, relèveront souvent de la sécularisation du fantasme papal d’une conspiration pour ainsi dire ontologique.
Le Pape produit dans Humanum Genus une historiosophie, une explication générale de l’histoire : le complot est la clé de l’histoire universelle, une histoire secrète mais paradoxalement transparente, celle de l’affrontement, au-delà de l’histoire contingente, entre Dieu et le Démon. Humanum Genus développe une vision anxiogène du monde, une pensée paranoïde qui généralise le soupçon.
Elle entend offrir de l’intelligibilité, niant ce qui n’est pas intentionnel, parce que tout s’expliquerait par une intention cachée et maligne. Cette intention ne peut aux yeux de l’Eglise qu’être inspirée par le diable, et voit à l’œuvre des entités abstraites, invisibles, insaisissables : le franc-maçon et le juif. Cette idée d’un savoir caché, transmis à travers les siècles, évident et pourtant invisible, n’est pas neuve. Elle a été alimentée par le romantisme européen, qui n’a pas manqué de véhiculer la notion d’un mystère fondamental, clé de lecture des événements du monde.
Un discours anxiogène qui simplifie le réel
Les changements sociaux accélérés ont désemparé les tenants de l’ordre traditionnel, lesquels n’ont pu les imputer qu’à des causes extérieures, incapables qu’ils étaient d’en comprendre les fondements, leur conception de l’histoire et de la société étant manichéenne et providentielle.
Cette conception suppose que le citoyen n’est jamais susceptible d’agir sur le cours des événements : il en est ainsi de la Révolution, ou de la guerre, qui se seraient accomplies sans aucune action de la société, mais n’ont pu être que le produit d’une conspiration. Dans la forme, ce discours se révèle pleinement religieux, pétri d’avertissements prophétiques et de rhétorique apocalyptique — la menace est ontologique et l’enjeu sotériologique.
Ce discours anxiogène simplifie le réel : les ennemis sont assimilés les uns aux autres, l’amalgame visant à laisser supposer le caractère d’universalité de la conspiration. Avec les années 1860, en faisant de la supposée coalition des maçons et des juifs une instance intrinsèquement complotrice, ce discours a redoutablement gagné en performance, peu de mythes ayant eu dans l’histoire une efficacité symbolique aussi forte.
L’objectif : dévoiler le vrai pouvoir caché derrière le pouvoir apparent. La thèse barruélienne des Supérieurs inconnus, sanctionnée théologiquement par Humanum Genus, procède de l’idée d’un gouvernement occulte, tirant les ficelles politiques et économiques, œuvrant à confisquer le pouvoir : cette idée traverse l’histoire des théories du complot.
Vide idéologique
Elle implique qu’une vision providentielle de l’histoire soit remplacée par celle d’un plan réalisé par une minorité secrète. Au pouvoir traditionnel se substitue progressivement celui d’une force sociale active, insaisissable, qui agit sur le cours de l’histoire, comme l’explique Pierre-André Taguieff. C’est un double mouvement complotiste : tout à la fois, il tente de subvertir le pouvoir, et il est déjà dans le pouvoir ; il est le vrai pouvoir désormais — le gouvernement invisible.
Le thème de la prétention à la domination du monde s’incarnera surtout de manière tragique entre 1920 et 1943, de manière moins subtile et plus politique aussi qu’auparavant. Depuis, sa postérité était réduite au radicalisme politique, d’extrême droite surtout, ou au fondamentalisme religieux — voire à la culture populaire.
Pour enfin, épuré de certains thèmes, être revivifié aujourd’hui par le vide idéologique et le relativisme ambiants, tout autant que par la diffusion inusitée jusque ici qu’offre désormais Internet — sortant des limbes de l’histoire les mythes éculés des deux cents familles, des Sages de Sion, des Illuminés ou des Supérieurs inconnus, et mobilisant une lecture de l’histoire et de la société tragiquement simpliste.


© Libération, le 15 Mars 2013

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