samedi 9 mars 2013

Le sens du patriotisme s’apprend-il ?


De Hatem El Karoui, écrivain:


 L’article suivant permet peut-être de répondre à cette question. J’avais fait paraître il y a un peu plus de trois ans environ un autre article intitulé : « Bayram V, ou les dessous d’un choix de carrière » (1) consacré au parcours de Bayram V, le grand réformateur tunisien, qui était caractéristique des options de carrière que prennent les hauts dignitaires de l’Etat pour leurs enfants du temps de la Monarchie Beylicale. Son grand père maternel Mahmoud Khouja avait au départ voulu l’inscrire à l’école militaire du Bardo, créée par Ahmed Bey Premier en 1840, «haute institution destinée à l’époque à la formation des cadres politiques et des hauts fonctionnaires » mais c’est son oncle paternel Oulama et Professeur Bayram IV (Cheikh Islam sous M’hammed Bey) qui l’avait orienté vers la Zitouna. Il faut dire qu’à l’époque l’enseignement est plus prestigieux que le Makhzen car Ahl Al Ilm (Les savants) ont presque toujours appartenu au cercle Hanéfite turc. L’école du Bardo visait cependant à former plus des fonctionnaires que des militaires stricto-sensu (bien qu’il y ait un rapprochement à faire entre les deux corps en relation avec la notion de discipline). En fait la Tunisie en tant que point focal de ralliement des pays du Nord de la Méditerranée à ceux du Sud n’avait jamais eu réellement de tradition militaire. En fin de compte on pouvait considérer l’Ecole du Bardo comme l’ancêtre non pas de l’Ecole Sadiki comme on le dit bien souvent mais de l’Ecole d’Administration (ENA) en Tunisie. J’avais rapporté dans cet article une anecdote qui plus éloquente que tout autre discours à propos de la mentalité du Tunisien de l’époque vis-à-vis de l’armée.
Comment devenir un combattant de la liberté ?
En février 1837, sous le règne de Mustapha Bey, se produisit un incident qui fut à l’origine de l’exemption du service militaire dont bénéficiaient les natifs de la capitale jusqu’à l’indépendance. Le bey, sur le conseil de Chakir Saheb-Ettabâa Chakir (2) avait fait opérer le recensement de tous les jeunes gens âgés de 10 à 25 ans (3), en vue d’enrôler un certain nombre d’entre eux dans l’armée régulière. Cette mesure avait vivement ému la population citadine qui était exempte de « l’impôt du sang » depuis des temps immémoriaux.

En vue d’aplanir les difficultés, le bey avait demandé au cheikh el-Médina (Le président de la Municipalité de Tunis) et aux cheiks des deux faubourgs de désigner vingt-deux notables pour conférer avec lui de la chose ; mais les notables désignés avaient refusé de siéger au Bardo alléguant que la Zitouna, principale mosquée de Tunis devait être choisie comme siège de la conférence.
En tout état de cause, les notables avaient fait connaître dans un mémoire que l’enrôlement projeté, était en violation des privilèges traditionnels des habitants de la cité, «qu’à l’arrivée des Turcs dans le pays, les impositions étaient établies sur les habitants pour l’entretien des troupes d’occupation, et que le produit de ces contributions augmenté récemment de 25% sur les articles et denrées de consommation et de 1/16 sur les loyers, était suffisant pour cet entretien. La charte de leur exemption militaire devait exister à Dar-El-Agha (Palais du gouverneur militaire).

Il faut aussi rappeler que du fait de la suzeraineté contestée de la Tunisie à l’Empire ottoman, des conflits avaient plusieurs fois éclaté entre le bey et son entourage sur la légitimité d’envoyer des militaires tunisiens combattre en Europe sous la bannière des Ottomans dans les différentes guerres qu’ils engageaient. Ainsi l’une des raisons invoquées pour démettre Kheireddine, du temps qu’il était Grand Vizir de Sadok Bey (mais en fait ce n’était à mon avis qu’un prétexte) était qu’il proposait au Bey d’envoyer un contingent de l’armée tunisienne soutenir un conflit armé engagé par le Sultan. Et alors que le bey avait rejeté ce choix et qu’un engagement financier pour soutenir l’Armée turque était négocié, Kheireddine avait été écarté. L’engagement du royaume dans la guerre de Crimée en 1856 n’aurait été par ailleurs selon certaines sources que théorique (Le contingent serait parti tard et la guerre était finie).

Au surplus, la mesure projetée, si elle avait été était mise à exécution, aurait –disait-on- anéanti le commerce des Tunisois, dépravé les mœurs de leurs enfants à qui le séjour des casernes aurait fait contracter des habitudes peu honorables… « Si le bey désirait, disait-on- inspirer des goûts militaires à la jeunesse, la chasse et le tir à la cible étaient des moyens propres à atteindre ce but et avaient l’avantage d’être conforme à l’esprit de la loi religieuse ».

La population de Tunis aurait été très mécontente et prête à s’insurger. Le bey aurait sans doute maintenu son projet de conscription, si une révolte des tribus de l’ouest, survenue à ce moment même, ne l’avait obligé à éloigner de la capitale la plus grande partie de ses forces armées pour mâter les tribus rebelles. Après quoi on n’entendit plus parler du projet en question, mais son instigateur Chakir Saheb-Ettâba, ayant cessé de plaire, fut quelques mois après, étranglé, le 11 septembre (date fatidique !) 1837, dans les couloirs du palais du Bardo sans aucune forme de procès. Le bey le soupçonnait de vouloir attenter à sa vie et le renverser.

J’avais trouvé significatif de noter que parmi les principaux ouvrages écrits par Bayram V avaient été, outre «L'essentiel des enseignements ; « Le caractère licite de la chasse aux armes à feu » ! Lui était-il resté inconsciemment un penchant pour l’école militaire du Bardo où il était initialement destiné à poursuivre ses études, ou lui avait-on demandé de réaliser cette étude pour corroborer les thèses précédemment présentées ? La question avait été posée.

Cet article m’inspire aujourd’hui une autre réflexion que je n’avais pas suffisamment murie alors : Au fond tous les arguments développés par rapport à la carrière de Bayram V ne répondaient pas à quelques autres questions essentielles parce qu’elles touchaient l’accès à la carrière d’officier. Les élèves formés par l’école militaire du Bardo aspiraient aux postes de commandement. Bien plus, leurs profil les destinaient, compte tenu du manque de cadres, bien plus à l’administration classique qu’à l’armée. Bien sûr l’armée implique toujours des risques et bien souvent, les officiers pour stimuler leurs soldats vont cas de guerre aux avant-postes du combat…Mais bien souvent leurs connaissances de la cartographie et de la stratégie les protègent dans les quartiers généraux difficiles d’accès des combats meurtriers et ils envoient « les bidasses » comme « chair à canon ».

On pourrait aussi dire que les officiers, au demeurant élèves intelligents et doués qui avaient auparavant choisi l’armée comme carrière sont certainement animés d’une dose élevée de patriotisme qui les pousse à concevoir les meilleurs moyens de protéger leur nation des invasions et les attaques…
Mais la question fondamentale posée par cet article concerne justement le bidasse et non l’officier. Qu’est ce qui pousse le soldat à s’engager dans l’armée ? Normalement rien si on raisonne en termes de revenus…Et rejoignaient en général l’armée ceux qui étaient touchés par la misère et le dénouement…Bien sûr il existe aussi la progression en grade mais peut-on passer du grade de sous-caporal à celui de général de division facilement ? Très rarement sauf si on bénéficie d’un concours de circonstances ou sauf si on manifeste lors de plusieurs combats une degré très élevé d’héroïsme…
D’où la conscription et les enjeux qu’elle pose. C’est pratiquement une forme de sacrifice de quelques mois dans une vie au bout desquels on retourne à la vie civile….Mais est-ce vraiment un sacrifice ? Vient alors la problématique de la conscription des Tunisois. En échappant à la vie militaire en raison de leur lieu de naissance, gagnent-ils vraiment ?

Dans une récente œuvre que j’ai écrite (3) je mets particulier en évidence l’héroïsme d’un officier de la « Navy » américaine, le capitaine Stephen Decatur, qui avait été au cours de sa carrière auteur de plusieurs actes qualifiés d’héroïques qui lui ont valu une promotion rapide. Cet officier était mort jeune dans un duel contre un autre officier et j’avais en même temps mis en évidence la tendance des officiers américains dès leur obtention de l’indépendance par rapport à la tutelle anglaise à provoquer en duel un adversaire ou de répondre à une provocation en duel pour un «Oui» ou pour un «Non»…


Cet officier avait dans un petit speech au retour d’un combat contre la Tripolitaine en Méditerranée avait répondu au maire de Norfolk qui organisait une petite cérémonie à l’occasion de la visite en novembre 1805 d’une délégation tunisienne aux Etats Unis conduite par l’émissaire du bey Hammouda Pacha, dit des paroles célèbres en levant son verre qui étaient : «Notre pays dans ses rapports avec les nations étrangères, puisse-t-il toujours avoir raison, reste notre pays, qu’il ait tort ou raison !» .
Faut-il y voir là la raison de la motivation des soldats américains quant ils engagent guerre ? Je n’irai pas jusqu’à là car la machine de guerre obéit à des stimulations psychologiques énormes et notamment à travers la campagne médiatique qui est menée au préalable.

Il n’empêche que pour se débarrasser des Anglais lors de leur guerre de libération, les Américains ont fait preuve d’un courage inouï. La mobilisation avait été totale quoique les forces en présence aient été largement inégales. On sentait dans leur combat qu’il existait des valeurs bien plus importantes que la vie, au sommet desquelles se trouvait la Nation.
D’autres valeurs existaient comme la famille, les enfants…Mais toutes ces valeurs n’équivalaient pas à la nécessité de défendre la patrie. L’idéal de liberté était en même temps très fort…
Mais en même temps on découvre aujourd’hui que le monde est devenu un village et que les frontières s’estompent…La société mondialisée prend forme…mais avec quelle culture ? Il est certain que les cultures dominantes cherchent à phagocyter les sous-cultures d’où l’importance de la patrie et du souci de préserver son identité.
Mustapha Bey en 1837, avait déjà ressenti ce besoin et Ahmed Bey son successeur en modernisant l’armée tunisienne en avait été encore plus conscient.
En exemptant les Tunisois du service militaire il avait donc faibli et commis une faute très grave. Il est vrai que l’accomplissement du service militaire n’est pas dénué de certains risques, mais il est susceptible surtout de faire découvrir à la jeunesse d’un pays la priorité et l’échelle des valeurs…La valorisation personnelle qui est accomplie en protégeant sa propre communauté…Et peut-être qu’en fin de compte les Tunisois de cette époque avaient perdu plus que gagné du privilège qu’on leur avait offert…
Il est vrai que l’instinct de vie est plus fort que l’instinct de mort mais la mémoire collective se rappelle toujours de ceux qui ont eu une belle mort et Chokri Belaïd en est un parfait exemple car on peut considérer aujourd’hui que ce dernier a été le vrai « soldat de la liberté ».
Chokri Belaid a-t-il passé son service militaire ? Les épreuves qu’il a subies sont plus que des galons que l’on attribue à l’armée et sa mort signifie en tout cas qu’en véritable soldat il a donné l’exemple suprême du sens du sacrifice pour la collectivité…Et l’armée tunisienne est là pour montrer qu’elle constitue un réservoir inépuisable de soldats ayant la même trempe que Chokri Bélaid. Il n’est donc pas inutile de défricher le passé pour comprendre le présent.

HK



(2) Garde du Sceau, mais non le Ministre de la justice. Les Saheb Ettabaa sont des familles descendantes de mamlouks qui ont exercé la fonction de garde du Sceau du Bey de Tunis, une lignée de Chakir saheb ettabaa (1780-1837), , vendu à Hammouda Pacha Bey de Tunis vers 1790 marié à Aicha fille du monarque Hassine II, assassiné par Mustapha Bey principal ministre de Hussein II Bey, et l'autre de Mustafa saheb ettabaa (1784-1861), principal ministre d’Ahmed Bey. Youssef Sheb Ettabaâ (1765-1815) appartient lui-même à une autre origine par rapport aux deux autres. D’origine moldave, il avait été réduit en esclavage et racheté par Baccar Jellouli, caïd et riche commerçant, en 1777 à Istanbul, alors qu'il avait treize ans, il avait vécu quelques années chez la famille Djellouli tout en s'accoutumant avec les usages et la langue tunisienne. Parvenu à l'âge de raison, il avait été offert en 1781 au prince Hammouda Pacha à âgé de 18 ans. 
(3) Peut-on concevoir qu’il y ait un soldat de dix ans ? Ceci explique peut-être aussi la réticence des parents d’envoyer leurs enfants à l’armée à l’époque. Cependant en temps de crise, la conscience du danger augmente et l’âge du soldat baisse dans n’importe quel pays où l’on se trouve…Ce qui est exceptionnel. 
(4) Intitulée « L’émissaire barbaresque au Nouveau Monde », un roman historique qui paraitra en France au cours du second semestre 2013, dans la collection classique de la société d’édition « Edilivre ».





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