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dimanche 24 novembre 2013

Quand Sartre a refusé le prix Nobel littérature


Intransigeant et fidèle à lui-même et à ses idées, il a toujours rejeté les honneurs ; il a notamment refusé (1964) le prix Nobel de littérature (une exception notable toutefois : il accepta le titre de docteur honoris causa de l'Université de Jérusalem en 1976).

En 1964, Sartre écrit et publie Les Mots. Peu de temps avant d’être annoncé officiellement la rumeur court que Jean Paul Sartre allait recevoir le prix Nobel, Sartre écrivait alors le 14 octobre 1964 une lettre d’excuses au secrétaire de l’académie Nobel.
Monsieur le Secrétaire, D’après certaines informations dont j’ai eu connaissance aujourd’hui, j’aurais cette année quelques chances d’obtenir le prix Nobel. Bien qu’il soit présomptueux de décider d’un vote avant qu’il ait eu lieu, je prends à l’instant la liberté de vous écrire pour dissiper ou éviter un malentendu. Je vous assure d’abord, Monsieur le secrétaire, de ma profonde estime pour l’académie suédoise et le prix dont elle a honoré tant d’écrivains. Toutefois pour des raisons qui me sont personnelles et pour d’autres qui sont plus objectives, je désire ne pas figurer sur la liste des lauréats possibles et je ne peux ni ne veux, ni en 1964, ni plus tard, accepter cette distinction honorifique. Je vous prie, Monsieur le secrétaire d’accepter mes excuses et de croire à ma très haute considération.
Mais la lettre ne fut pas ouverte et de toute façon, le vote avait déjà eu lieu. Le 22 octobre 1964 un membre de l’académie annonça officiellement : " Le prix Nobel de Littérature cette année a été attribué à l’écrivain français Jean Paul Sartre pour son oeuvre qui par l’esprit de liberté et la recherche de la vérité dont il témoigne a exercé une vaste influence sur notre époque. Sartre écrivait alors une lettre à l’académie, exprimant pourquoi il refusait ce prix. Voici quelques extraits de cette lettre :

Je regrette vivement que l’affaire ait prix une apparence de scandale : un prix est distribué et quelqu’un le refuse. [ ?] J’y ai invoqué deux sortes de raisons : des raisons personnelles et des raisons objectives. Les raisons personnelles sont les suivantes : mon refus n’est pas un acte improvisé. J’ai toujours décliné les distinctions officielles. Lorsque après la guerre, en 1945, on m’a proposé la légion d’honneur, j’ai refusé bien que j’aie eu des amis au gouvernement. De même, je n’ai jamais désiré entrer au Collège de France comme me l’ont suggéré quelques-uns de mes amis. [ ?] Ce n’est pas la même chose si je signe Jean Paul Sartre ou si je signe Jean Paul Sartre prix Nobel. [ ?] L’écrivain doit donc refuser de se laisser transformer en institution même si cela a lieu sous les formes les plus honorables comme c’est le cas. [ ?] Mes raisons objectives sont les suivantes : Le seul combat actuellement possible sur le front de la culture est celui pour la coexistence pacifique des deux cultures, celles de l’est et celle de l’ouest. Je ne veux pas dire qu’il faut qu’on s’embrasse, je sais bien que la confrontation entre ces deux cultures doit nécessairement prendre la forme d’un conflit, mais elle doit avoir lieu entre les hommes et entre les cultures, sans intervention des institution. [ ?] Mes sympathies vont indéniablement au socialisme et à ce qu’on appelle le bloc de l’est, mais je suis né et j’ai été élevé dans une famille bourgeoise. [ ?] J’espère cependant bien entendu que " le meilleur gagne ", c’est à dire le socialisme. C’est pourquoi je ne peux accepter aucune distinction distribué par les hautes instances culturelles, pas plus à l’est qu’à l’ouest, même si je comprends fort bien leur existence. Bien que toutes mes sympathies soient du cote des socialistes, je serais donc incapable tout aussi bien d’accepter par exemple le prix Lenine si quelqu’un voulait me le donner, ce qui n’est pas le cas. [ ?] Pendant la guerre d’Algérie alors que nous avions signé le " Manifeste des 121 ", j’aurais accepté le prix avec reconnaissance, parce qu’il n’aurait pas honoré que moi mais aussi la liberté pour laquelle mous luttions. Mais cela n’a pas eu lieu et ce n’est qu’à la fin des combats que l’on me décernait le prix.


Le refus fit beaucoup parler, et fit même un peu scandale, André Maurois affirma même, que si Sartre avait refusé le prix Nobel, c’est qu’il se savait incapable de porter un habit.

Une heure d'entretien avec Jean-Paul Sartre

Philosophe français. Il a été interviewé par Claude Lanzmann, rédacteur de la revue « les temps modernes » et par Madeleine Gobeil, professeure de l'université Carleton, sur la chaine de télévision Radio-Canada, 1967. Ici, Sartre, le père de l'existentialisme athée parle sur son engagement politique. Il parle notamment du marxisme, de l'impérialisme, de la Guerre au Vietnam, de la Guerre d'Algérie, de l'aliénation, etc. Note, cet entretien est sous-titré en espagnol.


«L'enfer c'est les autres » a été toujours mal compris.



Par cette phrase tirée de sa pièce Huis clos, Sartre signifie que je suis prisonnier du regard des autres. L’enfer signifie que ma liberté est aliénée en ce qu’elle dépend des autres, de leurs opinions et sentiments.


Je crois être libre, alors que "les autres", mon entourage, la société, m’enferment dans une image toute faite. L’enfant, déjà, est prisonnier du regard de ses parents qui choisissent son prénom et projettent sur lui leurs désirs et leurs projets. L’adulte est prisonnier de son métier, de sa vie familiale, de ses amis même qui veulent qu’il soit et reste tel qu’ils le désirent.


Ainsi, chacun inconsciemment s’aliène aux désirs des autres au lieu d’être lui-même et d’assumer sa liberté au risque de décevoir son entourage.


"L’enfer, c’est les autres" signifie que notre liberté est souvent aliénée par la pression sociale. Souvent, "Je" est ce que les autres en font ou attendent de moi.


Comment l’utiliser ? Voilà une citation utile pour les questions sur la société, les échanges et toutes nos relations aux autres à travers les sentiments.
Quand on écrit une pièce, il y a toujours des causes occasionnelles et des soucis profonds. La cause occasionnelle c'est que, au moment où j'ai écrit Huis clos, vers 1943 et début 44, j'avais trois amis et je voulais qu'ils jouent une pièce, une pièce de moi, sans avantager aucun d'eux. C'est-à-dire, je voulais qu'ils restent ensemble tout le temps sur la scène. Parce que je me disais que s'il y en a un qui s'en va, il pensera que les autres ont un meilleur rôle au moment où il s'en va. Je voulais donc les garder ensemble. Et je me suis dit, comment peut-on mettre ensemble trois personnes sans jamais en faire sortir l'une d'elles et les garder sur la scène jusqu'au bout, comme pour l'éternité. C'est là que m'est venue l'idée de les mettre en enfer et de les faire chacun le bourreau des deux autres. Telle est la cause occasionnelle. Par la suite, d'ailleurs, je dois dire, ces trois amis n'ont pas joué la pièce, et comme vous le savez, c'est Michel Vitold, Tania Balachova et Gaby Sylvia qui l'ont jouée.

Mais il y avait à ce moment-là des soucis plus généraux et j'ai voulu exprimer autre chose dans la pièce que, simplement, ce que l'occasion me donnait. J'ai voulu dire « l'enfer c'est les autres ». Mais « l'enfer c'est les autres » a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c'était toujours des rapports infernaux. Or, c'est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu'il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d'autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d'autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu'ils dépendent trop du jugement d'autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu'on ne puisse avoir d'autres rapports avec les autres, ça marque simplement l'importance capitale de tous les autres pour chacun de nous.

Deuxième chose que je voudrais dire, c'est que ces gens ne sont pas semblables à nous. Les trois personnes que vous entendrez dans Huis clos ne nous ressemblent pas en ceci que nous sommes tous vivants et qu'ils sont morts. Bien entendu, ici, « morts » symbolise quelque chose. Ce que j'ai voulu indiquer, c'est précisément que beaucoup de gens sont encroûtés dans une série d'habitudes, de coutumes, qu'ils ont sur eux des jugements dont ils souffrent mais qu'ils ne cherchent même pas à changer. Et que ces gens-là sont comme morts, en ce sens qu'ils ne peuvent pas briser le cadre de leurs soucis, de leurs préoccupations et de leurs coutumes et qu'ils restent ainsi victimes souvent des jugements que l'on a portés sur eux.

À partir de là, il est bien évident qu'ils sont lâches ou méchants. Par exemple, s'ils ont commencé à être lâches, rien ne vient changer le fait qu'ils étaient lâches. C'est pour cela qu'ils sont morts, c'est pour cela, c'est une manière de dire que c'est une « mort vivante » que d'être entouré par le souci perpétuel de jugements et d'actions que l'on ne veut pas changer.

De sorte que, en vérité, comme nous sommes vivants, j'ai voulu montrer, par l'absurde, l'importance, chez nous, de la liberté, c'est-à-dire l'importance de changer les actes par d'autres actes. Quel que soit le cercle d'enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser. Et si les gens ne le brisent pas, c'est encore librement qu'ils y restent. De sorte qu'ils se mettent librement en enfer.

Vous voyez donc que « rapport avec les autres », « encroûtement » et « liberté », liberté comme l'autre face à peine suggérée, ce sont les trois thèmes de la pièce.

Je voudrais qu'on se le rappelle quand vous entendrez dire... « L'enfer c'est les autres ».

Je tiens à ajouter, en terminant, qu'il m'est arrivé en 1944, à la première représentation, un très rare bonheur, très rare pour les auteurs dramatiques : c'est que les personnages ont été incarnés de telle manière par les trois acteurs, et aussi par Chauffard, le valet d'enfer, qui l'a toujours jouée depuis, que je ne puis plus me représenter mes propres imaginations autrement que sous les traits de Michel Vitold, Gaby Sylvia, de Tania Balachova et de Chauffard. Depuis, la pièce a été rejouée par d'autres acteurs, et je tiens en particulier à dire que j'ai vu Christiane Lenier, quand elle l'a jouée, et que j'ai admiré quelle excellente Inès elle a été.

mercredi 28 août 2013

La Nausée fut inclus dans la liste du Grand prix des Meilleurs romans du demi-siècle.







 La Nauséeet quelque peu autobiographique de Jean-Paul Sartre, publié en 1938. C'est avec ce livre, son premier roman, que Sartre atteignit une renommée qui se développera par la suite. En 1950, ce roman fut inclus dans la liste du Grand prix des Meilleurs romans du demi-siècle.



Antoine Roquentin, célibataire d'environ trente-cinq ans, vit seul à Bouville, cité imaginaire qui rappelle le Havre. Il travaille à un ouvrage sur la vie du marquis de Rollebon, aristocrate de la fin du xviiie siècle, et vit de ses rentes, après avoir abandonné un emploi en Indochine, par lassitude des voyages et de ce qu'il avait cru être de l'aventure. Cette prise de conscience marque l'une des premières réflexions importantes de Sartre dans le livre. Roquentin tient son journal, et c'est le texte de celui-ci qui constitue le roman, écrit à la première personne. Petit à petit, il constate que son rapport aux objets ordinaires a changé et se demande en quoi. Tout lui semble désagréable, et une Nausée le prend à plusieurs reprises, dans lesquelles il ne peut plus se voir, ni se sentir sans éprouver un profond dégoût. Roquentin n'a plus d'affection pour personne, malgré la « rencontre » de l'Autodidacte à la bibliothèque, avec qui il entamera un dialogue opposant l’humanisme à son individualisme désengagé. Roquentin sent un profond éloignement avec tout ce qui l'entoure. Il ne supporte plus la bourgeoisie de Bouville, ni M. de Rollebon qui lui semble vite bien terne et sans intérêt, car « l’histoire parle de ce qui a existé, [et] jamais un existant ne peut justifier l’existence d’un autre existant. » Aussi arrête-t-il son livre. C’est alors que, dans l’un des passages des plus forts, mais aussi des plus philosophiques du livre, il raconte vertigineusement comment il se rend compte de l’existence, qu’il existe, comme tout ce qui l’entoure. Ses nouvelles visions changent tout son être. Après avoir revu Anny, son ex-compagne, partagé ses impressions, et appris qu’elle partait, il se retrouve véritablement seul, et n’existe plus pour rien ni personne. Seul l'imaginaire parviendra peut-être à l'arracher à la Nausée et l'écriture d'un roman l'aiderait peut-être à accepter l'existence.
Élaboration et critiques

Ce roman est le fruit d'un long parcours et d'une longue élaboration de huit années. Parti d'une approche philosophique de la conscience et de lacontingence, le jeune professeur alors en poste au Havre élabore le projet d'une analyse agressive d'une approche philosophique, qui se transforme en œuvre romanesque sous l'influence des lectures de Georges Duhamel (en particulier le cycle Vie et aventures de Salavin), de Céline, de Kafka et deQueneau. Il approfondit également l'aspect philosophique de l'œuvre en étudiant de près Husserl et la phénoménologie allemande, en particulier durant son séjour d'une année à la Maison académique française de Berlin en 1933-1934. Il rédige plusieurs versions successives, annotées par Simone de Beauvoir, mais le livre est refusé par les éditions Gallimard en 1936 malgré l'aide de Paul Nizan. Il reprend et retravaille son texte qui est finalement accepté au printemps 1937 ; il devra cependant encore le modifier pour supprimer une cinquantaine de pages, trop provocantes (jugées populistes et touchant souvent la chose sexuelle), afin d'éviter un procès. Le titre initial choisi par Jean-Paul Sartre était Melancholia, par référence à la gravure du même nom de Dürer, mais Gaston Gallimard lui impose finalement, avec l'accord de l'auteur, le titre définitif La Nausée. L'ouvrage paraît en avril 1938et est immédiatement considéré comme un événement important ; les critiques défavorables, minoritaires et émanant principalement du Figaro et des journaux chrétiens, s'attaquent surtout au caractère "nauséabond" et désespéré du livre ainsi qu'à l'image qu'il présente du corps, sans toutefois nier de façon systématique le talent du jeune écrivain. Certains vont même jusqu'à se plaindre qu'un écrivain si morbide ait un talent si heureux ; on lui prédit généralement un avenir brillant, que ce soit pour s'en réjouir ou s'en désoler.
L'Histoire dans le roman
Outre sa dimension philosophique autour de l'existentialisme, Sartre fait de nombreuses allusions à l'Histoire. D'abord, le personnage d'Antoine Roquentin est un historien de métier, écrivant un livre sur M. de Rollebon, personnage fictif, et exploite les sources selon une démarche méthodologique qui est celle de l'historien. Aussi, le journal qu'il constitue sert lui-même de source à l'historien. Un autre aspect de l'Histoire se dégage, celui d'un contexte direct. Roquentin écrit entre janvier et février 1932, période de la montée des régimes autoritaires en Europe. On trouve des allusions au parti NSDAP, à Hitler, et aux nazis en général. Les conséquences économiques et sociales de la crise de 1929 sont implicitement abordées, en plus de la Première Guerre mondiale racontée par le personnage de l'Autodidacte, ce dernier ayant été fait prisonnier dans un camp en 19174 et s'est inscrit à la S.F.I.O. Enfin, les tensions internationales qui commencent à se profiler entre nazis et communistes y sont aussi mentionnées.

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