mardi 16 avril 2013

Tunisie : Chronique de la morosité ambiante

Par Soufiène Ben Farhat

L’atmosphère est maussade. La cassure entre la classe politique et les citoyens est on ne peut plus tranchée. Les derniers développements sur la place attestent de la dégénérescence de la donne politique.
Trois éléments fondamentaux tissent les mailles de la morosité ambiante. En premier lieu, la faillite du dialogue entre les protagonistes de la scène politique et sociale. En deuxième lieu, la primauté des intérêts étroits et des chapelles partisanes sur l’intérêt public. Enfin, l’absence d’hommes politiques qui savent s’élever à l’intelligence du moment historique et donner suite aux angoisses et attentes citoyennes.
Cela explique notre tristesse. Cela esquisse une grille d’analyse des étroitesses en lice. Dans les faits, cela se traduit par la juxtaposition de donnes plus navrantes les unes que les autres.
La Troïka n’en est plus une, malgré les apparences. Le mouvement Ennahdha, le CPR et Ettakatol avancent en rangs dispersés. Chacun défend sa bannière et ses fanions. Et est aux prises avec ses propres démons. Ennahdha subit les contrecoups de l’assassinat de Chokri Belaïd. A défaut d’avoir étayé toute la vérité et d’en avoir le cœur net, les gens soupçonnent les autorités de cacher quelque chose. Ou d’être impliquées d’une manière ou d’une autre. Et cela explique sans nul doute qu’après deux mois de retard, le ministère de l’Intérieur ait enfin daigné publier, hier, les photos des présumés auteurs de l’attentat terroriste ayant coûté la vie au leader de la gauche radicale.
Ettakatol, lui, est l’ombre de lui-même. Scissions et désengagements ont tôt fait d’en vider les rangs. Son plus haut dirigeant, M. Mustapha Ben Jaafar, en est réduit à assumer une tâche plutôt honorifique comme président de l’Assemblée constituante. Mais il ne se fait guère d’illusion sur le devenir de son parti.
Le CPR a consommé depuis quelque temps des ruptures qui l’ont fragmenté en quatre petits partis atomisés. Lui aussi en est réduit à la figuration politique sur fond de disgrâce patente de ses principaux dirigeants.
Et comme les prochaines élections se profilent déjà, les trois partis semblent envoûtés par la seule perspective de la dernière ligne droite. La Troïka ne garantissant plus la majorité, on cherche les alliés éventuels, les redéploiements et les repositionnements ailleurs.
En même temps, la double irruption de Nida Tounès et du Front populaire sur l’échiquier politique confère à la place politique une nouvelle configuration. Désormais, tout se jouera dans un mouchoir de poche. Les sondages et intentions de vote favorisent la bipolarisation entre Ennahdha et Nida Tounès. Le Front populaire tente de jouer au chiffre difficile de l’équation décisive.
Mis à mal dans sa révolue et relative majorité, le mouvement Ennahdha se cherche de nouveaux alliés. Et il n’est guère exclu qu’il sollicite de plus en plus des mouvements à sa droite. Et cela peut s’avérer lourd de conséquences à brève échéance.
La situation économique et sociale empire. Les régions s’enfoncent davantage dans les déséquilibres affligeants. Le chômage massif se poursuit. Le renchérissement des prix des denrées alimentaires et de base grève un topo déjà fortement marqué des signes de la crise.
L’Ugtt, la puissante centrale syndicale, se retrouve dans une attitude de mobilisation tous azimuts. Elle fait sienne les revendications populaires, à défaut de réelle prise en charge par les partis politiques. Avec, en prime, une animosité non déguisée vis-à-vis d’Ennahdha et de ses alliés et partisans. Elle est nourrie par des heurts récurrents en si peu de temps : les contrecoups de la répression officielle du soulèvement de Siliana de l’automne dernier et de l’attaque du siège de l’Ugtt par les groupes de choc progouvernementaux le 4 décembre 2012.
Cela explique qu’on ait l’impression de vivre une espèce de veillée d’armes, sans réelle opportunité de relance du dialogue. Partout, les canaux sont verrouillés. La surenchère est l’attitude la plus démocratiquement partagée. Et les perspectives se font de plus en plus brumeuses et incertaines. Partout, le désenchantement l’emporte.
Par Soufiène Ben Farhat le 14 avril 2013





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